Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle Graine qui peut, née, autour d’une sonorité : sauve qui peut !
Depuis quelques semaines, j’ai la tête qui fume, implose, se contorsionne dans tous les sens. Sauf en mode salutation au soleil.
À quoi est-ce dû ?
La pleine lune ? Vénus qui rétrograde ? Les ondes électromagnétiques ? Robert de la compta, qui a toujours des pellicules sur les épaules de sa veste ? Ma chef de service, qui prononce en moyenne quatorze fois par jour : « N’oubliez pas de challenger chaque point, c’est comme ça qu’on gagne ! »
Mais gagner quoi, Isabelle ?!
Évidemment, c’est une question que je n’ai jamais osé lui poser.
Ou alors est-ce dû à ces phrases entendues, vues, depuis notre rentrée de septembre ?
« Mon mari et moi, on ne retrouve pas de boulot. Je pense qu’on va aller ouvrir un bordel en Belgique. » : Entendu sur une terrasse de café. À Paris, évidemment. Quelle autre ville au monde produit ce type d’affirmation ?!
« Ma sœur ? Elle est devenue climato-anxiogène. Du coup, elle n’a plus goût à grand-chose. » : Lors d’un déjeuner avec une amie.
« L’IA va finir par tous nous tuer. » : comme vous, vu et entendu, partout sur les réseaux.
Franchement, la dernière m’a laissé un son dans le crâne du genre : wouin, wouin, wouiiiiiiiiin.
Et puis il y a aussi, en vous épargnant les verbatims, toutes ces personnes qui parlent comme si elles naviguaient dans un monde « un peu » turbulent, mais qui continuent à commenter les valeurs immobilières et à programmer leurs prochaines vacances au Club Med, comme si de rien n’était.
D’un côté, je ne supporte plus le brouhaha ambiant. De l’autre, je m’agace de la plénitude de celles et ceux qui avancent comme si le monde n’avait pas reçu quelques coups de marteau.
C’est donc telle une hamster sous LSD, assise à regarder les informations du soir, après avoir trouvé la force de préparer un dîner digne du mot « équilibré » et survécu à l’épreuve des devoirs, que j’ai fini par déraper sur ces questions éternelles :
Où vais-je ?
Que fais-je ?
Dans quelle étagère ?
Trois questions pour m’éjecter de ma roue et me laisser plaquée au sol de cette existence qui a parfois de sérieux airs de Jumanji.
Pour celles et ceux qui ont maintenant l’habitude de me lire, vous vous dites certainement : « Ouhla… »
Et vous avez raison.
Mais, mais, mais… on ne change pas une chroniqueuse. L’objet du jour reste donc d’aller regarder autrement, comme toujours.
Cette chronique s’adresse plus particulièrement à celles et ceux qui se sentent parfois une âme d’hamster. Pour les autres, vous pouvez la transférer aux premiers que vous avez certainement dans votre entourage. À eux, cela fera du bien. Et à vous, cela fera de la paix.
Et pour celles et ceux qui le veulent, renvoyez-la-moi. Cela me fera du bien de la relire !
Oui, nous allons être en mode LSD.
Lâcher. Sourire. Dézoomer.
Rien à voir avec la chimie. Tout dans le regard.
Lâcher
Lâcher, ce n’est pas tout envoyer valser. Même si c’est parfois très tentant.
En revanche, je vous conduis tout de suite vers ce à quoi l’action de lâcher me renvoie : TENIR. Eh oui.
Alors d’accord, on lâche, on inspire par les narines, on expire par la bouche. Et on se déleste de certaines de nos certitudes, certaines attentes, l’illusion de maîtriser, l’obligation de comprendre, peut-être même, certaines représentations de ce que devrait être une vie réussie. Merveilleux. Et après ? Une fois que l’on a « lâché » Qu’est-ce qu’il reste ?
Ce qui compte vraiment ! Ce à quoi l’on tient.
Un peu comme si je me décidais enfin à trier mon sac à main ou à ranger cette armoire. Que se passe-t-il à chaque fois ? On se sent mieux ! Mais ce qu’on oublie tous TRÈS rapidement, c’est qu’il faudra recommencer. C’est à mon sens ce que le développement personnel omet de nous préciser. Non, il n’y aura pas ce moment « M » où tout sera comme on le souhaite. L’existence est faite de cycles, d’obstacles, d’accomplissements, de renoncements.
Lâcher n’est alors plus tout à fait un abandon. C’est une action.
La vie, c’est une randonnée.
Il peut arriver que l’on se sente perdu ou fatigué, ou les deux. La carte que l’on a entre les mains ne suffit plus. Il est temps de ranger le sac, d’en sortir quelques certitudes, attentes et illusions de maîtrise. Parce qu’au milieu de tout ça, il y a notre boussole et SURTOUT malheureux randonneurs que nous sommes, rappelons-nous : ce n’est pas la carte qui fait le direction.
Vous me suivez ? Magnifique ! Alors maintenant que nous avons lâché pour mieux tenir, vous allez voir que naturellement revient sans se retenir : notre sourire.
Sourire
Je pense à Sœur Emmanuelle.
À travers ses engagements, ses prises de parole et les récits de sa vie, elle a incarné une présence au monde qui ne se résumait pas à l’attente de jours meilleurs. Elle a vécu au milieu de la pauvreté, connu la vieillesse, les difficultés et les combats.Elle n’en a fait une raison, ni de renoncer à la vie, ni de renoncer au sourire.
Et puis je pense à Momo, dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, d’Éric-Emmanuel Schmitt. Ce roman m’a beaucoup marquée. Et surtout ce passage où Momo explique à Monsieur Ibrahim que sourire est « un truc de gens heureux ». Monsieur Ibrahim lui répond que c’est justement là qu’il se trompe. Momo essaie alors. À l’école, à la cantine, à la gym. Et il se passe quelque chose. Son exercice de maths n’est toujours pas fait, ses chaussures de tennis sont toujours oubliées, mais les personnes en face de lui ne réagissent plus de la même manière.
À la fin de cette petite expérimentation, Momo a cette formule : Monsieur Ibrahim lui a donné « l’arme absolue ».
Évidemment, le sourire ne supprime pas les problèmes. Il ne rend pas les injustices acceptables. Il ne remplace ni l’action ni la lucidité. Mais il possède cette drôle de particularité : il ne reste pas chez celui qui sourit.
Il voyage.
Il est donné et reçu dans le même mouvement. Il peut changer celui qui l’offre, toucher celui qui le reçoit et, parfois, modifier quelque chose dans cet espace minuscule qui existe entre deux personnes.
Le fond de mon propos n’est donc pas d’inviter tout le monde à sourire. Quelle horreur ! Encore une injonction, il ne manquerait plus que ça. Non. Ce que j’essaie de saisir, c’est ce que le sourire nous offre lorsqu’il nous traverse, que nous soyons celle ou celui qui sourit, ou celle ou celui qui le reçoit. Ressentir qu’un sourire n’est pas nécessairement la preuve que tout va bien. Mais, qu’en revanche il peut parfois, modifier, notre relation à ce qui est là.
Dézoomer
Nous sommes de cette génération qui s’est complètement approprié ce geste. Avec le pouce et l’index, nous ne faisons que ça : élargir ou rétrécir le plan !
Élargir. À force de zoomer, nous en arrivons souvent à négliger, voire à nier, cet aspect : nous sommes petits. C’est dommage. Notre ère civilisationnelle a relégué le petit, du côté du péjoratif, au mieux du mignon. Or cet aspect me séduit et me rassure beaucoup.
Regardez : nous sommes petits ? Fabuleux ! Si je suis petite, je n’ai pas à porter le monde. Si je suis petite, mon erreur n’est pas nécessairement historique. Si je suis petite, ma vie n’a pas besoin d’être extraordinaire pour avoir de la valeur. Parce que c’est bien notre importance que le dézoom vient questionner. Pas notre valeur. Ce qui est très différent.
Rétrécir. On retrouve le cadre. Alléluia !
Lorsque l’on zoome, tout le reste disparaît. Le détail devient le paysage. Une contrariété peut prendre tout l’écran. Une peur aussi. Une erreur. Une parole. Une information. Nous-mêmes. Dézoomer ne fait disparaître aucune de ces choses. Il fait simplement réapparaître ce qu’il y avait autour. L’ensemble, les autres, le monde. Bref, tout ce qui existait déjà pendant que notre œil restait collé sur le même pixel.
C’est ce qui me plaît dans le fait de me savoir petite. Je peux être minuscule dans le paysage et immense dans la vie de quelques personnes. Je peux ne laisser aucune trace dans l’Histoire et compter profondément dans quelques histoires.
Ma valeur n’a pas besoin de ma grandeur.
Pour conclure, faut-il vivre en mode LSD ?
Je ne pense pas.
Pourquoi ? Parce qu’il faut vivre. Se perdre sur la carte. Se raconter des histoires. Remplir à nouveau le sac que l’on venait si consciencieusement de vider.
Vivre, quoi.
En revanche, s’il y en a un que je garderais précieusement, c’est le sourire. Ce sourire de joie à la vie.
Cette vie-là. Celle que nous avons, celle que nous traversons. Celle qui ne se déroule pas comme prévu. Celle qui nous offre et nous enlève. Celle qui nous émerveille, nous fatigue, nous surprend, nous agace et nous échappe.
Ce sourire, que nous l’offrions ou que nous nous laissions traverser par celui d’un autre, dit simplement que nous sommes encore de la partie. Nous ne sommes pas tous naturellement portés par cet élan. Mais en cherchant les mots pour le nommer, il ne m’en revient paradoxalement que d’autres. Ceux de Viktor Frankl. Dans Découvrir un sens à sa vie, à partir de son expérience des camps de concentration, il écrit :
« L’important n’était pas ce que nous attendions de la vie, mais ce que la vie attendait de nous. »
Cette phrase renverse tout.
Et je comprends pourquoi je n’arrivais pas à dissocier cette phrase du sourire de joie. Parce qu’un sourire peut aussi être une réponse.
