Kessel

Quand l’actualité se lit dans le passé

Ni prophète, ni Cassandre : lecteur

Graine qui peut !
5 min ⋅ 06/09/2026

Il y a dans l’actualité quelque chose qui m’intrigue depuis longtemps : cette impression que cela arrive d’un coup, paf, pif. Comme si aucun signal ne rendait l’événement prévisible .

Une crise éclate, une technologie apparaît, une puissance change de stratégie, une société se transforme. Et nous voilà aussitôt à la recherche de spécialistes pour nous expliquer ce qui est en train de se passer. Avec parfois cette étrange sensation que le monde vient de commencer.

Pourtant, rien n’arrive vraiment de nulle part.

Ces dernières semaines, la Chine m’a justement donné matière à réfléchir. Elle fait désormais passer une partie de ses nouvelles routes commerciales par l’Arctique, fait courir des robots plus vite que Bip-Bip devant le Coyote et présente des humanoïdes dont les capacités semblaient, il y a seulement quelques années, relever de la pure fiction. Je fais les yeux ronds.

Comment ce pays que j’imaginais dans mon enfance, peuplé de personnes aux chapeaux pointus et la tête en bas (oui, ils étaient de l’autre côté du globe dans nos atlas) en est-il arrivé là ?

Maman m’aurait probablement répondu : « Mais enfin ?! Ton grand-père le disait déjà quand tu étais petite : “Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera.” »

Rectification : ce n’est pas mon grand-père qui l’a dit. C’est Alain Peyrefitte qui l’a écrit, en 1973, dans son ouvrage éponyme Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera.

Le mois d’août m’ayant laissé m’égarer telle la chèvre de Monsieur Seguin, il aura fallu mon grand-père, l’actualité chinoise et cette vieille phrase pour me remettre sur le chemin de cette chronique.

Il y a quand même quelque chose d’assez fascinant dans les vieux livres : on peut les rouvrir cinquante ans plus tard et y découvrir des choses qu’on n’aurait probablement pas remarquées à leur première lecture. Je ne parle pas de divination. Ce serait trop simple. Je me dis qu’en les relisant aujourd’hui, avec nos questions, nos inquiétudes et tout ce que nous savons, nous ne lisons plus tout à fait la même chose. Le livre est toujours le même. Nous, beaucoup moins.

En me hissant tout en haut de la bibliothèque de mes grands-parents, je me suis alors demandée si certains textes anciens n’étaient pas seulement là pour nous expliquer hier, mais aussi pour nous aider à regarder autrement ce qui se joue aujourd’hui. Et, pourquoi pas, à élargir ce que nous sommes capables d’imaginer pour demain ?

Le futur n’est jamais écrit d’avance. Mais il est souvent imaginé, décrit, questionné bien avant de devenir notre présent.

Le futur a souvent été écrit.

Mon grand-père n’avait évidemment pas prévu la Chine de 2026. Il avait simplement pris au sérieux la possibilité qu’un monde différent puisse advenir.

En 1973, Alain Peyrefitte publie Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera. La Chine de l’époque n’est évidemment pas celle que nous connaissons aujourd’hui. La Révolution culturelle est encore toute proche, Mao est au pouvoir et le pays est loin d’occuper la place économique, technologique et diplomatique qui est la sienne aujourd’hui. Et pourtant, Peyrefitte s’interroge sur ce que pourrait devenir la Chine si elle parvenait un jour à mobiliser pleinement ses forces.

Ce qui m’intéresse n’est pas de savoir s’il avait raison dans chaque détail. Ce serait trop facile, et surtout trop réducteur. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il avait regardé assez loin pour considérer comme possible ce que beaucoup ne regardaient pas encore.

C’est une nuance importante.

Un livre qui parle du futur n’est pas nécessairement un livre de prédictions. Il peut être une invitation à déplacer la frontière de ce que nous considérons comme possible.

Et ce déplacement n’est pas réservé aux livres qui parlent explicitement d’avenir.

Norbert Elias, dans La Dynamique de l’Occident, étudie sur la longue durée les transformations des comportements, des rapports sociaux et de la construction du pouvoir. Sa lecture permet aussi de regarder les grandes transformations autrement : elles ne surgissent pas de nulle part. Elles ont une histoire, des prémices, des accélérations.

Autrement dit, le futur ne tombe pas toujours du ciel. Il pousse parfois depuis longtemps sous nos pieds.

Lire hier pour comprendre aujourd’hui.

Mise à part nourrir notre érudition historique et mettre des strass sur notre culture générale, les vieux livres ont aussi cela : ils nous aident à mieux comprendre aujourd’hui.

C’est une distance précieuse. Un auteur ancien a écrit avant de connaître la suite. Nous, nous la connaissons en partie. Cette différence change forcément notre lecture.

Prenons Tocqueville. Lorsqu’il publie De la démocratie en Amérique, entre 1835 et 1840, il ne décrit évidemment pas les États-Unis de 2026. Il observe l’Amérique de son temps pour comprendre les ressorts de la démocratie, l’égalité des conditions, les rapports entre liberté et pouvoir, entre individu et société.

Deux siècles plus tard, nous ne cherchons pas dans Tocqueville une description de l’Amérique contemporaine. Nous y cherchons des mécanismes, des questions, des tensions.

C’est toute la différence entre lire un auteur ancien comme une boule de cristal et le lire comme une paire de lunettes.

Le premier nous demande : « Avait-il raison ? »

Le second nous demande : « Que me permet-il de voir ? »

Jacques Attali pousse encore plus loin cet exercice dans Une brève histoire de l’avenir, publié en 2006. Il y imagine les cinquante années suivantes en s’appuyant sur l’histoire et les connaissances scientifiques disponibles à l’époque. Il propose plusieurs futurs possibles et s’intéresse notamment aux transformations des rapports de puissance, aux technologies, aux migrations, au travail, à l’environnement et aux formes de conflit.

Nous sommes aujourd’hui vingt ans après sa publication. C’est donc devenu un objet de lecture assez amusant : nous pouvons confronter ses hypothèses à ce que nous savons désormais, car certaines se sont rapprochées de la réalité, d’autres moins.

Observer ce que l’on imaginait hier, ce que l’on n’imaginait pas, et ce que notre présent permet désormais de comprendre différemment. Le passé ne devient pas une boule de cristal. C’est un miroir déformant, parfois étonnamment révélateur. Je vous l’écris parce que j’ai lu ce livre il y a vingt ans, stabiloté et écorné comme un manuel pratique. Il m’arrive encore de le rouvrir pour voir ce qui, depuis, a résisté au temps.

Ce que le présent ne voit pas encore.

Nous sommes abreuvés d’actualités, de notifications, d’analyses et de commentaires. Mais cette abondance produit un drôle d’effet. Nous voyons énormément. Et nous avons parfois du mal à regarder.

Notre appétence pour le spectaculaire et le surprenant peut nous donner l’impression que chaque événement surgit de nulle part. Comme si le monde se réveillait chaque matin avec une nouvelle surprise sous le bras.

Or les transformations sont rarement aussi soudaines qu’elles en ont l’air.

Ce que nous appelons aujourd’hui « l’actualité » est souvent l’aboutissement visible d’une histoire beaucoup plus longue.

Relire un auteur ancien permet alors de faire quelque chose de très simple : sortir momentanément du bruit du présent. Et parfois, cette lecture nous montre aussi ce que nous ne voyons pas encore.

Lire aujourd’hui pour ne pas être surpris demain.

Nous lisons très souvent pour savoir ce qui s’est passé. Nous lisons parfois pour comprendre ce qui se passe. Mais lisons-nous suffisamment pour essayer de comprendre ce qui pourrait arriver ?

Je ne parle pas ici de devenir devin. Je parle d’une forme de curiosité prospective.

Une manière de regarder une transformation et de se demander : où peut-elle conduire ? Quelles sont ses conséquences possibles ? Qu’est-ce qui pourrait l’accélérer ? Qu’est-ce qui pourrait l’empêcher ? Et surtout : quelles autres hypothèses que celle qui paraît aujourd’hui évidente méritent d’être envisagées ?

C’est là que la lecture peut devenir une forme d’anticipation.

Elle ne nous dit pas ce qui va arriver. Elle élargit le champ de ce que nous sommes capables d’imaginer.

Et cet élargissement peut avoir une vertu assez salutaire : nous éviter de regarder l’avenir uniquement à travers la catastrophe.

Anticiper n’est pas forcément s’inquiéter davantage. C’est parfois s’inquiéter moins, parce que l’on a pris le temps d’envisager plusieurs chemins.

Je crois à cette posture-là : ni optimisme béat, ni pessimisme automatique. Quelque chose de plus pragmatique. Une forme d’optimalisme : regarder les risques sans leur abandonner tout l’espace, considérer les possibilités sans les transformer en certitudes, et surtout conserver une capacité d’action.

Alors, comment fait-on ?

Il n’est pas nécessaire de commencer par une bibliothèque entière.

On peut commencer par les ressources qui mettent le passé à portée de clic.

Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF et de ses partenaires, permet d’accéder gratuitement à plusieurs millions de documents numérisés. Livres, presse, revues, manuscrits, cartes, images : de quoi aller chercher directement les textes d’une époque.

RetroNews, également porté par la BnF, permet de remonter dans plus de trois siècles de presse et d’explorer plus de 2 000 titres. Une façon assez vertigineuse de découvrir comment une époque racontait son propre présent.

Et puis il y a l’INA, pour écouter et regarder ce que les générations précédentes voyaient et entendaient. Parce qu’une archive audiovisuelle ne nous montre pas seulement un événement : elle nous montre aussi la manière dont une époque le regardait.

Enfin, pour ceux qui préfèrent être guidés, Le Dessous des cartes, sur Arte, offre une porte d’entrée accessible dans les questions géopolitiques contemporaines en les replaçant dans leur histoire et leur géographie.

Voilà de quoi commencer à fabriquer sa propre petite machine à remonter le temps.

Et peut-être prendre une nouvelle habitude.

Lorsqu’une actualité nous semble totalement inédite, chercher ce qui l’a précédée.

Lorsqu’un bouleversement nous paraît soudain, chercher depuis combien de temps il se préparait.

Lorsqu’un futur nous semble inévitable, chercher quels autres futurs sont encore possibles.

Ce n’est pas prédire. C’est se préparer à regarder.

Alors.

Je reviens à mon grand-père.

Je ne sais pas ce qu’il pensait exactement lorsqu’il lisait Peyrefitte. Je sais seulement qu’il était parmi ceux qui avaient pris le temps de lire quelqu’un qui essayait de penser le monde à venir.

Et cinquante ans plus tard, une phrase sortie de cette lecture est venue me rattraper au milieu de l’actualité chinoise. Peut-être est-ce cela, au fond, une lecture qui compte. Elle ne nous donne pas nécessairement la réponse au moment où nous la lisons. Elle peut simplement déposer quelque chose en nous : une question, une hypothèse, une manière de regarder. Et ressortir des années plus tard, lorsque le monde nous présente ce futur.

Lire le passé, ce n’est donc pas seulement regarder en arrière. C’est parfois la meilleure façon de regarder devant soi.

Nous ne pouvons pas choisir le futur qui adviendra.

Mais nous pouvons choisir la manière dont nous nous y présentons.

Parce que le futur de 2050 est probablement déjà en train d’être décrit quelque part. Dans un essai, une étude scientifique, un rapport, une conférence, une chaîne YouTube. Dans une analyse qui nous semble aujourd’hui excessive, improbable, peut-être même un peu folle.

Mon grand-père était-il plus heureux ? Sincèrement je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il a transmis à ma maman, qui elle-même me l’a transmis, ce goût de la curiosité et du « et si ? ». Tout autant que le monde ne devrait pas être une scène perpétuelle de spectacle, il demeure un champ de possibles immenses.

À la prochaine Graine !

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.