Kessel

L'amour foot

Où je vous dis tout et pourquoi ce sport nous passionne

Graine qui peut !
6 min ⋅ 12/07/2026

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle édition de « Graine qui peut ».

Il y a quelques semaines j’ai été d’accord pour participer à un rituel social odeur barbecue et goût rosé de Provence. Le thème ? Ouverture de la Coupe du monde.

Je me suis alors surprise à me demander en retournant trois brochettes et quatre saucisses : « mais enfin pourquoi ? »

Pourquoi avons-nous cette impression tenace que l’avenir d’une nation se joue en 90 minutes ? Pourquoi cette ferveur ? Pourquoi un tel intérêt autour de ce sport plutôt qu’un autre ?

Qu’est-ce que le foot a de plus ?

J’ai eu envie de creuser. Pas juste l’audimat, pas juste les paillettes du Mondial. L’Histoire, la sociologie, l’économie.

Ce que vous allez découvrir est tout aussi fort que les cris que vous poussez lorsque votre équipe marque un but ! Promis !

Allons-y.

I. Une histoire qui tourne rond depuis plus 2 000 ans !

Pour les plus intéressés, les purs, les cadors de la culture générale il n’est pas à rappeler que le foot tel qu’on le connaît est né en 1863 en Angleterre. Pour les survolant(e)s et non survolté(e)s du sujet comme moi il me semblait important de le notifier. Donc en 1863 est créée la Football Association (Fédération anglaise de football qui est la plus ancienne au monde) présidée par Ebener Cobb Morley reconnu comme un des pères fondateurs du football moderne et qui participera donc activement à coucher sur le papier les règles officielles ( l’interdiction de porter le ballon à la main en tête de liste, histoire de bien se démarquer du rugby. ) C’est la version officielle mais brève. L’on peut pousser plus loin la culture générale et vous comprendrez à la fin du paragraphe pourquoi ça en vaut grandement la peine. Car bien avant Cobb Morley et les 17 lois fondatrices, il y avait déjà, en Chine, sous la dynastie Han, c’est-à-dire il y a de 2500 ans environ, un jeu nommé cuju, littéralement « pousser le ballon avec le pied ». Un ballon de cuir bourré de plumes, une aire de jeu délimitée, deux équipes, un but. La FIFA (fondée en 1904 s’il-vous-plaît) elle-même a fini par le reconnaître en 2004, non sans grincements de dents du côté britannique.

Et les civilisations de notre berceau européen avaient aussi leurs jeux de ballons. Les Grecs avec leur épiskyros, les Romains leur harpastum, variante un peu plus violente qui continuera d’évoluer dans l’Italie médiévale sous le nom de calcio florentin, la France sa soule.

Pour retenir le plus important, Sapiens joue au jeu de ballon depuis des lustres. Nous n’inventons pas le jeu en 1863, nous en définissons la règle. Une règle commune, écrite, partageable, celle-là même qui allait permettre à ce jeu de traverser les frontières avec sa grammaire universelle. Voilà peut-être la première pierre de l’édifice : un jeu universel n’a pu naître que d’un langage commun. Mais surtout, surtout et je vais l’écrire en lettre capitale, LE PRINCIPE ESSENTIEL DE CE JEU EST LA CONQUÊTE D’UN ESPACE À TRAVERS LA MAÎTRISE D’UN BALLON. Je pense que l’on touche ici l’élément crucial pour comprendre pourquoi il tient à l’honneur d’une nation de gagner, puisque les 11 joueurs de nos équipes ne s’ébrouent pas seulement pour une victoire mais pour une conquête. Philosophiquement cela dit beaucoup ! Qui dit conquête, dit puissance, dit survie. Je déduis que nos cerveaux gardent l’essence sans le contexte qui est seulement lui, un jeu !

II. Onze noms pour un pays entier

Eric Hobsbawm qui a développé le concept de « l’invention de la tradition » et dont je vous parlais dans cette chronique, a aussi affirmé qu’une équipe nationale de football est l’une des dernières formes concrètes que peut prendre l’identité d’une nation. Onze personnes qui portent l’image que tout un pays se fait de lui-même. Aucun autre rassemblement collectif ne condense à ce point l’abstraction du sentiment national .

Et si j’en en reviens à l’information phare du premier paragraphe, c’est-à-dire « la conquête » on comprend mieux pourquoi ces onze personnes ont autant d’importance à nos yeux et nos cœurs.

Mais j’ajouterai un second point à celui de l’esprit de conquête : un jeu qui laisse la place à l’expression d’une humanité totalement incarnée voire exacerbée. Je m’explique. Le jeu a ses règles certes mais compte nombres de « débordements » dans tous les sens du terme, vous allez voir. Il y a la main de Dieu de Maradona, le coup de boule de Zidane, les éclats d’Éric Cantona, la commedia dell’arte du Sénégal... mais aussi, Daniele Rossi qui avouera lui-même à l’arbitre avoir effleuré le ballon lors d’un coup-franc ou encore Paolo di Canio qui arrêtera lui-même le ballon face à la cage des buts où le gardien ne pouvait plus rien faire car blessé.

Voilà deux choses pour moi qui font que ce sport nous prenne aux tripes : il parle de conquête et aussi cette capacité à exprimer l’entièreté de notre humanité dans ses deux faces.

Du collectif du terrain à celui des gradins il n’y a qu’un pas, allons-voir aussi ce qui s’y passe.

III. L’électricité des gradins ou la sociologie du nombre

Émile Durkheim n’a jamais écrit sur le football, mais son concept d’effervescence collective s’y ajuste avec une précision presque troublante : dans le stade, la foule cesse d’être une addition d’individus pour devenir un corps unique, traversé d’une même émotion, soudé par un même chant. C’est un phénomène quasi religieux — une communion profane, pourrait-on dire.

Christian Bromberger, enfin, a documenté dans un ouvrage ce qu’il appelle la « footballisation » de la société : la manière dont le vocabulaire, les rituels et les passions du stade débordent largement du terrain pour irriguer le langage politique, l’identité urbaine, les solidarités de quartier.

Ce que ces deux regards font émerger qualitativement, les chiffres l’objectivent ce n’est pas que de la théorie, la FIFA rassemble aujourd’hui 211 fédérations membres — davantage que les 193 États reconnus par l’ONU. Le dernier grand comptage mondial de la fédération, réalisé en 2006, dénombrait 270 millions de personnes directement impliquées dans la pratique du football, joueurs, arbitres et encadrants confondus. Aucun autre sport collectif n’approche cette échelle. Le football n’est pas seulement le plus regardé : il est, structurellement, le plus pratiqué, ce point selon moi c’est LE socle pour poser l’esprit de conquête et d’humanité dont je vous parlais plus haut.

Et maintenant je tiens à développer pourquoi ce sport est autant pratiqué. Parce qu’il ne coûte rien dans l’absolu, il est universel dans sa grammaire et son accessibilité.

IV. Le sport zéro coût

Il y a quelques années, en Côte d’Ivoire, l’académie fondée par Jean-Marc Guillou (ancien international français et pionnier des académies de football) formait des enfants au football pieds nus, non par manque de budget, mais pour la technicité et la maîtrise. Cette anecdote, presque banale à force d’être connue, dit pourtant quelque chose d’essentiel sur l’universalité du foot.

Tous les autres sports réclament un investissement, pas le football, lui, il ne demande rien : un mur, une rue, un espace vague, et un objet rond.

Un sport qui ne trie pas au départ selon les moyens des familles est un sport qui peut, en théorie, être pratiqué par n’importe quel enfant de la planète. Cette gratuité initiale, retenez-la bien, c’est elle qui rend possible ce qui va suivre.

V. Le rêve à neuf chiffres

Ce paragraphe peut donner le vertige. Selon le classement Forbes spécial Coupe du monde 2026, Cristiano Ronaldo a perçu environ 255 millions d’euros sur l’année écoulée, dont 200 millions de salaire à Al-Nassr et 55 millions de revenus publicitaires. Kylian Mbappé, de son côté, plafonne à 86 millions d’euros annuels, salaire et sponsoring cumulés.

Pour les moins rapides en calcul mental (moi la première) et ceux qui ne comparent jamais pour considérer la valeur (moi tout le temps, mais je tiens à préciser que je ne suis pas une pince) : C. Ronaldo gagne plus de 300 000 euros par heure et K. Mbappé un peu moins de 10 000 euros.

Le foot est donc un des rares sports où l’écart entre le point de départ (un ballon, un une rue) et le sommet (des contrats à neuf chiffres) est aussi vertigineux.

Ce qui signifie que le foot nourrit un imaginaire de mobilité sociale unique au monde.

Dans les quartiers, dans les favelas, il reste l’un des seuls ascenseurs sociaux qu’un enfant peut imaginer sans diplôme ni réseau. Coût d’entrée nul + sommet vertigineux, la formule compose un fantasme structurellement inscrit dans le sport lui-même.

Ce rêve, bien sûr, a un revers économique bien concret : il alimente un immense marché publicitaire — droits à l’image, contrats d’équipementiers, campagnes mondiales — ainsi qu’une industrie des paris sportifs dont le poids financier ne cesse de croître, portée précisément par cette promesse d’un possible improbable, rejouée à chaque match.

VI. Le revers du maillot

J’ai choisi revers car rappelez-vous dans ma chronique « De biais, deux faces » j’affirmais que nous étions des médailles. C’est dans ce sens que j’écris revers, il y a toujours deux faces, pas de bien ou mal dans ce cas, juste 2 qu’il est à mon sens toujours bon d’explorer. Le foot a, comme tout ce qui touche à l’argent et à la ferveur de masse, sa face sombre.

L’évènement le plus marquant est pour moi celui qui a surgit en 2015, où la justice américaine, a mis à nu ce qu’elle a qualifié de système vieux de plusieurs décennies destiné à s’enrichir par la corruption au sein même de la FIFA. Des dirigeants historiques du football mondial arrêtés, des millions de dollars de pots-de-vin, une institution censée incarner l’universalité du jeu rattrapée par ses propres arrangements occultes.

Il y a aussi ce que l’argent du Golfe a changé dans l’équilibre du sport : des clubs et des championnats entiers redessinés par des investissements d’États, des contrats faramineux qui interrogent autant qu’ils font rêver — la frontière entre sport et instrument d’influence géopolitique s’est nettement brouillée ces dernières années.

Et puis il y a eu le Mondial 2022, au Qatar, qui restera sans doute l’exemple le plus flagrant de ce que le football peut nous faire oublier — y compris dans le traitement médiatique qui en a été fait. Un pays qui détient le record mondial d’émissions de CO2 par habitant, dont le « jour du dépassement » — la date à partir de laquelle sa consommation de ressources excède ce que la planète peut renouveler en un an — tombait dès le 10 février 2022. Sept stades sur huit climatisés à ciel ouvert, en plein désert, là où le thermomètre grimpe à 45°C. Le plus troublant, dans cette affaire, n’est peut-être pas l’aberration écologique en elle-même ( les grands événements sportifs mondiaux en produisent, hélas, à peu près tous.) C’est la façon dont l’emballement footballistique a, le temps d’un mois, réussi à reléguer ce désastre au second plan médiatique, derrière les buts et les célébrations. Notre morale écologique, si vigilante sur tant d’autres sujets, s’est trouvée comme suspendue par la ferveur du jeu — la preuve, s’il en fallait une, que l’amour du foot peut aussi être un redoutable filtre à indignation.

Sans oublier, plus grave encore, le souvenir de travailleurs migrants morts dans la construction de ces infrastructures, selon une enquête du Guardian.

Le revers du maillot, donc, n’est pas un détail qu’on balaie sous le tapis. Invisible, oui, derrière cette ferveur planétaire mais qui mérite d’être regardé en face, précisément parce qu’on aime ce jeu.

En guise de conclusion

Un jeu de conquête déguisé en loisir. Un exutoire à notre humanité la plus brute, capitaine autant que canaille. Une messe laïque qui n’a pas besoin d’église. Un ballon gratuit qui promet des salaires à 9 chiffres. Et en creux tout ce que l’on préfère ne pas regarder pendant que ça se joue.

Onze noms sur un maillot, un stade qui gronde, une planète qui chauffe : le foot n’est pas un sport comme les autres parce qu’il n’a jamais été qu’un sport. C’est un miroir grossissant – celui où l’humanité vient vérifier tous les 4 ans, si elle a beaucoup changé.

Avec son revers le foot a un merveilleux coup droit : celui de projeter une unité universelle au travers de nos amours patriotiques. Est-ce peut-être là sa plus grande victoire? Faire tenir ensemble ce que rien d’autre ne rassemble et le plus beau symbole est pour moi cette partie de foot que les soldats de la guerre de la première guerre avait choisi de jouer un soir de trêve la nuit de Noël.

À la prochaine graine.

Merci de m’avoir lue jusqu’ici. N’hésitez pas à partager cette chronique au gré du vent de vos envies, parce qu’avant de germer…les graines ont besoin d’être essaimées.

Je consacre une grande partie de mon temps à nourrir mon site Sésame, pour rassembler en un lieu les initiatives inspirantes sur les sujets de : l’économie, l’agriculture, l’éducation, la santé et le collectif. 5 thèmes, 1 optique : faire des ponts et offrir à voir, que ce monde durable et prospère dont nous rêvons et déjà en construction.

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.