La crise du milieu de vie existe-t-elle vraiment ?

J’ai cherché les origines de cette fameuse « crise » et ce que j’ai trouvé est tout aussi passionnant que rassurant.

Graine qui peut !
5 min ⋅ 08/03/2026

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle de « Graine qui peut ».

Il y a un sujet qui agite mes neurones depuis un certain temps : la crise de « la quarantaine » ou « du milieu de vie ».

Sujet hautement, amplement, partagé avec mon entourage amical ces dernières années. Le chaos frappait à la porte de nos vies et la réponse unanime était : « c’est normal ! Écoutons nos émotions et profitons-en pour prendre des décisions aussi logiques que de vouloir manger une glace au- dessus d’un braséro » mais au fond, tout cela avait-il du sens ? Un vrai sens je veux dire, utile, constructif ? Prenions-nous la question par le bon bout ? C’est ce que je me suis demandé. Alors j’ai cherché les origines de cette fameuse « crise » et ce que j’ai trouvé est tout aussi passionnant que rassurant. Si passionnant et rassurant que je ne pouvais pas passer à côté d’une chronique pour en parler : cette « crise » est une invention ! Qui plus est récente.

Je vais m’atteler à déconstruire ce mythe, non pas pour le plaisir de taper dedans comme dans un jeu de Kapla mais plutôt pour prendre un peu de recul et se dire que si on doit casser notre PEL pour aller en thérapie et se mettre à adopter de nouvelles habitudes de vie, autant que ce soit pour les bonnes questions et non pour chercher à guérir un mal qui au fond n’en est pas un vous allez voir.

Pour commencer j’ai pris mon stylo pour rembobiner la cassette de cette histoire de crise. Ne vous en faites pas pour moi, arriver à l’origine du concept ne m’a pas foulé le poignet, je me suis arrêtée la même année que celle du lancement de Spoutnik 1 par l’URSS et la signature du Traité de Rome.

...

1957 !

Vous l’auriez cru ? Moi pas. J’étais convaincue que même Adam et Eve avaient traversé ce marasme existentiel.

Mais non. Il faudra attendre 1957, à Londres, lors d’une réunion de la British Psycho-Analytical Society. Un psychanalyste et scientifique social de 40 ans (tiens !) nommé Elliott Jacques, se lève et lit son papier pour proposer le terme « midlife crisis » traduction :« crise du milieu de vie ». Oui, propose ! Avant ça, personne n’en parlait comme d’une crise existentielle.

Pour généraliser le concept il s’était inspiré des vies d’artistes comme Mozart ou Gauguin, qui, selon lui, traversaient une déprime vers 35 (Mozart est mort à 35 ans...), 40 ans, en réalisant que la mort n’était pas qu’un concept abstrait, mais un rendez-vous inévitable, il complétait avec ses propres travaux en psychanalyse pour expliquer cette crise comme une réponse dépressive à la conscience de la mort et entérinait ce concept par sa propre réflexion personnelle qui l’avait mené lui-même à cet état. Je suis à deux doigts d’affirmer que ce Monsieur Jacques a été suffisamment fort pour nous embarquer dans sa propre angoisse hystérique.

Je trouve aussi merveilleux de considérer l’ensemble de l’humanité sous le prisme du génie et de la profondeur psychanalytique mais lorsqu’elle celle-ci carbure aux tourments et à l’obsessionnel c’est un peu plus dérangeant à mon goût. Nous ne sommes pas tous Mozart et nous ne sommes pas tous non plus ultra-tourmentés, je pense que vous serez d’accord avec moi sur ces points.

Il faudra en revanche attendre 1965 et son article intitulé « Death and Mid-life crisis » (traduction : Mort et crise du milieu de vie) dans l’International Journal of psycho-analysis pour que ce concept soit pleinement popularisé et fasse entrer cette expression dans notre langage courant. L’acmé de ce concept se situe quant à lui dans les années 1970, où il explose grâce à Gail Sheehy et son best-seller « Passages » (1976). Elle y dépeint la crise du milieu de vie comme une phase pour tous, hommes et femmes, une chance de réinventer sa vie. À l’origine, c’était même féministe : les femmes, libérées de la maternité, pouvaient enfin s’épanouir !

La crise du milieu de vie devenait officielle dans notre monde occidental comme un nouveau panneau de signalisation au code de la route de nos existences bio-chronométrées.

Mais entendez-moi bien, ce n’est pas le concept de milieu de vie qui me pose question, c’est ce que l’on en a fait. Pourquoi plus de lumière sur les travaux de Jacques que ceux de Jung qui avait déjà dans les années 1930, évoqué une réévaluation en milieu de vie, mais il la présentait comme une opportunité d’individuation, un moment pour intégrer ses ombres et lumières intérieures, pas une catastrophe et le début de la course pour défier le vieillissement.

Pourquoi avoir retenu le sombre et l’obsessionnel plutôt que la phase d’individuation ? Nous avions les bonnes raisons pour retenir Jung, la durée de vie qui commençait à augmenter de façon exponentielle et le confort matériel qui s’installait dans tout le monde occidental.

Je vais oser une question : et si cette crise avait été habilement récupérée par les marketeurs pour nous vendre tous les outils magiques qui repoussent la vieillesse autant que les questions de fond ?

Et cela me semble logique. Fondre résolution de la crise du milieu de vie et culte de la jeunesse est une idée de génie !

La quarantaine c’est la crise, l’ennemi à combattre, la vieillesse il n’en fallait pas moins pour construire, que dis-je ? Ériger, le culte de la jeunesse. Cette boisson sociétale qui nous fait croire que passé 40 ans, on est périmé comme un yaourt (ce qui est faux, nous le savons, autant pour nous, que pour la date qu’il y a d’inscrit sur ce dit yaourt) et quoi de mieux de proposer, offres, produits, services pour repousser crise et vieillesse, que : crèmes anti-rides, abonnements gym, voyages impulsifs, séminaires de développement personnels, coaching ...– tout ça pour fuir l’idée que la vie a des cycles. Au lieu d’un essor libérateur, c’est un piège qui nous fait dépenser pour repousser l’inévitable. Et pendant ce temps, les vrais questions – liberté, santé mentale, solitude – passent inaperçus, masqués par ce mythe.

Cette interprétation est un peu tranchée mais je fais exprès de grossir le trait pour le rendre visible car le propre du subtil est d’être fin comme un fil de soie. La loupe dont je me suis servie pour observer nos comportements de vie à l’occidental je m’en suis aussi servie pour répondre à cette autre question : Cette « crise » est-elle universelle ?

Pas du tout ! Dans d’autres cultures, comme en Asie ou en Afrique, l’âge mûr est souvent honoré. Pas de Porsche, mais du respect communautaire. Des études montrent que beaucoup traversent la quarantaine sans drame majeur ; c’est plus une transition qu’un séisme existentiel.

À l’échelle de l’humanité mon argument mercantile n’est pas contredit. L’est-il, si j’interroge les symptômes de cette crise en me demandant s’ils lui sont vraiment propres. Ce qui veut dire que je recherche si, la déprime, l’envie de changement sont vraiment propres à cette tranche de vie.

Encore non ! L’adolescence a sa crise, la retraite aussi. Pourquoi singulariser la quarantaine ? Vous allez penser que j’ai l’esprit tordu mais c’est tout de même l’âge où nous sommes majoritairement très solvables ! Comme le disait Florence Foresti dans un de ses spectacles : 50 ans c’est l’adolescence avec une carte bleue !

Ajoutez le féminisme des années 70, qui questionne les rôles traditionnels, et voilà : une « crise » toute justifiée pour consommer sans culpabiliser.

Mon propos n’est pas d’accuser le marché qui invite à consommer, j’exprime le fait qu’il a saisi cette opportunité pour justifier de nouveaux désirs à satisfaire. Il n’y a pas de bien ou de mal. C’est une logique, le marché propose (avec beaucoup d’arguments), les individus disposent (avec empressement).

Mon propos est d’inviter à regarder cette « crise » autrement.

Si, au lieu de repousser la dernière tranche de vie comme un horizon effrayant, nous reprenions possession de tous les cycles ? La vie n’est pas une ligne droite vers le déclin, mais un cercle : enfance curieuse, jeunesse fougueuse, maturité sage, vieillesse sereine. Embrassons cela ! Réévaluons, oui, mais sans panique. Jung avait raison : c’est l’occasion d’intégrer ce que nous avons négligé. Négligé non pas à cause des autres mais par nous-mêmes.

Et rappelez-vous : avant 1957, personne (sauf les génies tourmentés) ne « disjonctait » à cet âge. Peut-être qu’en interrogeant nos aïeux nous aurions la surprise d’en apprendre bien plus que nous ne l’imaginons et se rendre compte qu’il est toujours plus agréable de chercher à prendre de la hauteur plutôt que le large.

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.