Bonjour et bienvenue dans ce nouveau numéro de Graine qui peut où je vous parle de gymnastique mentale et d'IA
Moi ? Les deux ! Noyée et enfermée ? Et le sujet qui a provoqué ma dernière asphyxie mentale est : l’IA.
Si l’IA était française elle serait Louise de Vilmorin clamant dans son salon : « Parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse. »
Narcisse ! Si Lacan était là il t’en dirait des choses (en réalité Lacan disait très peu ...) ! Comme il ne l’est pas (présent) et que je tiens à compléter ce point pour vous chers lecteurs, je vais vous dire que ce jeu de mots m’a sauté aux oreilles et qu’il fait écho à cette période de nos vies que Lacan a nommé « stade miroir ». Pour celles et ceux qui ne seraient pas coutumiers de la psychanalyse, lacanienne qui plus est, le stade miroir est cette période entre le sixième et dix-huitième mois de notre existence où nous prenons conscience de nous-même dans le miroir et où l’on va former l’image unifiée de notre corps.
L’expression « parlez-moi de moi ... » est la stricte verbalisation, incarnation, d’une tension interne, nourrie à cet âge et qui continue à nous tarauder jusqu’à la fin de nos jours. Voilà la substance du narcissisme : l’angoisse d’un idéal, l’amour d’une image. Vous en savez désormais un peu plus sur la définition et la source du caractère narcissique selon un prisme psychanalytique lacanien (Freud était un peu plus modéré sur le sujet).
Mais que vient faire cette comparaison avec le sujet de cette chronique ?
Face à la submersion du sujet IA dans les fils de nos réseaux sociaux, livres et magazines que je lis à son sujet, je me suis demandé, que faire pour interagir avec ce nouveau concept sans perdre mes repères (comme face à un tempérament névrotique qui nous désarçonne, la névrose est toxique, l’IA nous rend peut-être trop euphorique) ? Comment conseiller nos enfants s’ils ont l’âge d’entrer dans la période de leurs études ? Comment devenir moteurs dans nos métiers ? Accompagnateurs plutôt que spectateurs?
Le premier réflexe serait évidemment de laisser venir, voir comment tout cela avance et continuer de barboter avec l’immense majorité. Or quelque chose me dit et surtout la littérature à son sujet, qu’il serait dommage de ne pas à minima se préparer à cohabiter avec ce nouvel outil. Lorsque j’écoute une émission où il est question d’humanoïde dans chacun de nos foyers d’ici cinq ans, je me dis qu’il va falloir modifier quelque peu notre structure mentale et retrouver une hygiène que nous avons perdue. Et je trouve que c’est une excellente nouvelle ! Depuis quelques années maintenant, la course au jeunisme et au corps sain nourrit une grande part de notre attention et de nos comportements. Yoga, Pilates, compléments alimentaires pour ralentir le vieillissement, rester jeune, rester belle, beau. L’exercice pour le physique a eu son heure de gloire, il est temps de mettre en scène l’exercice mental : la gymnoétique.
Un esprit sain dans un corps sain, voilà peut-être un des plus beaux rappels de l’IA : les prouesses dont nous sommes capables, pouvoir jouir de ce dernier dans toute son agilité. Et alors que beaucoup parlent d’angles-morts révélés pas la présence de l’IA, il en est un flagrant : notre esprit s’érode, s’atrophie. Je m’en tiendrai ici aux chiffres PISA pour soutenir mon argument ; les autres métriques comme le QI faisant l’objet de « oui mais non » en brandissant les biais méthodologiques. Je précise que mon raisonnement ne fait un focus que pour la France (c’est déjà pas mal de pouvoir balayer devant sa porte). L’esprit qui s’érode comme la falaise face à l’océan oui je le pense aussi, mais, avec nuance. La nuance se place sur la strate du « bon sens ». Si comme moi vous avez eu des grands-parents qui habitaient la campagne et qui plus est étaient agriculteurs (ce qui n’est pas mon cas), je pense que vous saisissez très bien ce que je tente d’évoquer, de ramener dans la discussion. Cette préhension du monde en aptitude d’être embrassé dans sa complexité sans être compliqué.
Nous perdons du bon sens.
Moins de lecture, moins de culture, moins de bon sens, vous avez donc là, peu ou prou le bon mix de ce que nous sommes. Il est donc tout à fait légitime de perdre quelque peu pieds devant une machine qui vous apprend, vous reprend, le tout avec sympathie (je précise que le terme précis est : empathie cognitive).
Je vais ici peut-être faire un parallèle hasardeux mais uniquement pour mobiliser des ressources physiologiques vous permettant de saisir par quelle porte je nous fais entrer dans la salle de sport pour se mettre à niveau. J’ai parfois devant l’outil IA le même désœuvrement que je peux avoir devant mon adolescent qui m’explique des concepts de son « univers » qui me laissent pantoise et qu’il me toise ! Voyez-vous de quoi de je parle ? Dans ces moments, j’ai un réflexe, un rappel à son égard : « c’est moi qui t’ai appris à manger proprement. » C’est un moyen vivant pour moi de me rappeler que je ne suis pas déconnectée de ce qu’il me raconte, je n’ai juste pas opérer au bon branchement dans mon schéma de pensée. C’est exactement ce que je me suis dit vis-à-vis de l’IA, non pas que je lui avais appris à manger, mais je me suis rappelé qu’elle était conçue par des humains, donc si cet outil est conçu par mes semblables il est tout à fait à ma portée, il n’IA rien de surhumain.
L’IA est une grosse cruche. L’IA peut se saisir par l’anse de la gymnoétique.
Oui l’IA est une grosse cruche. Au sens symbolique porté par Heidegger. À quoi sert une cruche ? Offrir. De l’eau, du vin. Selon le philosophe elle contient et verse à la fois, deux actions qui appellent pour lui quatre dimensions (le quadriparti) : « Dans le versement du liquide offert, la terre et le ciel, les divins et les mortels sont ensemble présents. » Il y a presque du mysticisme dans ce concept mais je le trouve très semblable à toute la potentialité que peut offrir l’IA. C’est ce que je vous propose comme axe figuratif pour la représenter : une immense cruche. Un réceptacle nourri de nos savoirs qui a pour usage de les servir à qui le demandera. Or, à tout ce qui est grand, gros, lourd et que nous désirons porter, il faut une prise. C’est pour cela que nous avons conçu des anses, des poignées, des manches .... C’est ce qui s’appelle une affordance. La gymnoétique n’est pas une affordance au sens propre du terme mais elle est une pratique qui a le mérite de nous mettre en condition pour avoir un cerveau disponible, agile, propre à mieux comprendre, retenir, concevoir !
En 2016, quand Idriss Aberkane publiait Libérez votre cerveau ! il créait avec lui ce néologisme : gymnoétique. – Il proposait au terme de l’ouvrage une « gymnastique noétique » (noûs en grec signifie 'intellect', 'esprit', 'intelligence'). Un entraînement mental structuré autour de sept exercices phares (que je vous partage ci-dessous). Cette proposition avait résonné pour moi comme une boîte à outils dont (à l’époque) je retins la substance mais ne ressenti pas l’utilité d’appliquer.
Dix ans plus tard, alors que je prépare cette chronique, le livre et ses méthodes refont surface dans ma mémoire pour nourrir ma réflexion et l’étayer. Alors que je le parcours avec la question du : comment ? Ce néologisme ne m’apparaît plus seulement comme une boîte à outils de développement personnel mais comme la synthèse et la réponse d’une pratique quasi indispensable pour naviguer dans un monde où l’intelligence artificielle dialogue directement avec notre charge cognitive, rencontre notre atrophie cérébrale, challenge notre corps spirit devenu tout mou de tout ce confort dont nous bénéficions depuis des décennies ... il est peut-être temps de retourner au grand air de l’exercice ... mental.
(Je sais l’image d’Idriss Aberkane controversée par le milieu académique aujourd’hui. Jusqu’en 2020 il bénéficiait d’un crédit de pensée pertinente et perçu comme un très bon vulgarisateur de sujets scientifiques. C’est donc uniquement et sous cet angle que j’ai à nouveau parcouru le livre et que je vous partage les sept exercices de la gymnastique de l’esprit.)
La subjectivité limpide :
Il s’agit ici de revenir à une hygiène mentale par la méditation, l’introspection. Je cite : « ... nous permet d’observer notre esprit au travail, d’observer ses biais, ses limites, ses automatismes ... afin de reconnaître sa subjectivité, et l’illusion constante qu’il a d’être objectif. ». Ce n’est pas toujours confortable pour notre égo, je vous l’accorde. Mais comme il est nécessaire de s’observer physiquement pour préparer nos séances de sport il en va de même pour notre esprit.
Désinstaller une “application” mentale :
Ce que nomme Idriss Aberkane comme « application mentale » correspond essentiellement à nos croyances limitantes. Pour un avoir un cerveau agile, il est nécessaire de le soulager de ce qui l’enferme. C’est l’exercice de la subjectivité limpide qui permettra d’opérer à celui-ci.
Passer de l’impuissance apprise à la puissance apprise :
« Je ne peux pas », « Tu ne peux pas aller plus haut », « Tu n’y arriveras pas », « C’est trop pour moi ». Autant de chaînes dont on nous leste et qu’il est tout à fait possible de lâcher.
Pour ces trois premiers exercices il est tout à fait possible de se faire accompagner dans un cadre thérapeutique (psychothérapie, hypnose).
Néophilie délibérée :
C’est l’exercice que je préfère : s’intéresser, être curieux des choses nouvelles. C’est animer la part d’explorateur que nous avons en nous. Appeler notre part enfant qui voulait découvrir. Cette part de nous en capacité de voir le nouveau sans juger. Il ne s’agit pas d’apprendre à tout aimer mais aimer à découvrir ce qui nous est inconnu. Cet exercice « découle directement de la puissance apprise ». L’IA est un amplificateur de néophilie par les raisonnements en arborescence qu’elle facilite.
La flexibilité mentale :
« La pratique de la néophilie va nous amener naturellement à étirer notre vie mentale, comme on étire un muscle. » Ici il s’agit de s’exercer à trouver l’équilibre entre l’exploitation de notre savoir et l’exploration de nouvelles notions. En effet, avoir une pensée restreinte est un confort qui a le potentiel du danger, tout comme une exploration sans but ni mesure. C’est cela la flexibilité mentale : équilibrer découverte et pratique.
La méthode des lieux :
S’exercer à transformer nos pensées abstraites/linéaires en une expérience spatiale, visuelle et sensorielle. Pour l’exprimer différemment, nos pensées deviennent des lieux décorés d’objets, nourris d’émotions. « Réaliser des palais dans votre vie mentales va vous permettre de voir votre cognition devant vous.... C’est aussi un exercice qui encourage la puissance apprise, car en bâtissant des musées de vos propres savoirs, vous vous confirmez continûment vos capacités et votre potentiel à vous-même. »
Ignorer ses pairs :
Plus crucial que jamais à l’ère des bulles algorithmiques… Ne pas faire de nos pairs des plafonds mais des compagnons avec qui le mot contradiction fait partie prenante de la relation saine que nous entretenons avec eux. « Si l’intelligence c’est la liberté, alors l’intelligence repose sur la capacité à penser par soi-même... »
Aborder l’IA cela se prépare. Certains me diront que nous n’avons plus le temps, il faut y aller, c’est urgent ! C’est vrai, mais il est peut-être tout aussi urgent de partager les exercices d’hygiène mentale qui existent. L’un ET l’autre sont possibles ! La gymnoétique d’Idriss Aberkane, née comme une métaphore poétique, s’est muée en pratique concrète. Avant de penser et se projeter à devenir un humain augmenté, souvenons-nous de tout notre potentiel, je terminerai cette chronique par un autre point qui me paraît tout aussi essentiel (voir plus important s’il fallait hiérarchiser) : la formation (je pars du principe que si naturellement l’on cherche à se former, c’est que l’on sait se remettre en question, aimer apprendre … bref nous sommes comme Monsieur Jourdain avec la prose, nous pratiquons la gymnoétique sans le savoir).
Pour rédiger cette chronique j’ai fait appel à l’IA (Grok en l’occurence) : pour rafraîchir ma mémoire en psychanalyse et philosophie et pour trouver une rime avec “toxique” pour la sonorité de ma phrase. Ah oui et en dernière minute je m’en suis aussi servi comme support technique pour résoudre un problème de mise en forme. Voilà, le reste est ma propre agitation neuronale que j’ai toujours autant de joie à pratiquer pour la rédaction de mes articles ou chroniques.
Je vous partage ci-dessous certaines de mes lectures en lien avec le sujet d’aujourd’hui, le nom du magazine dont je parle ici, un lien Youtube vers la chaîne Legend qui a reçu le fondateur de la société Korben qui produit des robots, un Podcast sur l’Esprit Critique par le média Esprit critique et enfin une newsletter éditée sur Kessel qui récolte les fakes, débunk les faux. Je vous mets également le lien vers deux formations qui ont attiré mon attention 💡
📖 Le magazine : HUM.AI.NE
📚 Les livres (pensez à l’option sites de reventes en ligne) : Ne faites plus d’études, apprendre à l’ère de l’IA – Laurent Alexandre & Olivier Babeau - Éditions Buchet Chastel / Libérez votre cerveau – Idriss Aberkane – Éditions Pocket
🖥️ Youtube : LEGEND : Interview du premier robot humanoïde autonome d’Europe
🎧 Podcast : l’esprit critique
⌨️ Newsletter sur Kessel : C’est vrai ça ?
💡 Formations : L’IA au service du bien commun par SATOR et la Masterclass de Gregory Pouy.
C’était la quatrième de Graine qui peut ! la chronique (bimensuelle) de Sésame. Si elle vous a plu, apporté quelque chose, n’hésitez pas à la partager à vos amis, collègues, connaissances. Il y a un bouton juste en dessous !