Ne faites plus rien !

Ou l’art subtil de maîtriser l’inaction

Graine qui peut !
4 min ⋅ 05/04/2026

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle de “Graine qui peut!”

L’action, la mesure et le classement sont à mes yeux les trois principaux termes de notre ère moderne.

Bouger quoiqu’il en soit (pour aller où ? Parfois on ne sait pas, mais bouger !), mesurer, tout, les gens, notre poids, notre âge, notre compte en banque, la taille de notre maison, le temps, notre QI, notre QE, notre productivité, l’indice UV, tout, nous mesurons tout, pour finir par… classer !

Agir, mesurer, classer. Mesurer, classer, agir. Classer, agir, mesurer.

Si nous devions manger à cette cadence il est fort à parier que nous serions au bord de l’explosion et pourtant nous continuons assidument, consciencieusement à agir, mesurer, classer. Ce n’est pas l’enchaînement, à mon sens, qui doit être à tout prix remis en question mais plutôt son rythme. Cette consécution ne laisse aucune place au vide, au rien, je pense que vous serez d’accord avec moi.

Or, le « rien » peut revêtir un aspect constructif si l’on s’y penche attentivement. Surtout pour analyser, voire éviter, l’échec. Je sais que cette affirmation peut sembler contre-intuitive mais c’est bien ce que je vous propose aujourd’hui : explorer les terres du « rien » et leurs effets bénéfiques.

Illustration des TOQUÉ Frères, Flow magazineIllustration des TOQUÉ Frères, Flow magazine

Dans notre monde obsédé par la performance, l’inaction passe pour une faute, presque une trahison. Pourtant, des traditions millénaires et des voix contemporaines nous murmurent que le vide n’est pas un manque, mais une ressource. C’est précisément ce que Romain Graziani explore avec une finesse rare dans L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine. Sinologue et philosophe, R. Graziani nous invite à traverser le miroir : là où l’Occident voit souvent le vide comme une absence angoissante ou une privation d’être, la pensée taoïste ancienne le considère comme un principe fécond, un intervalle fertile d’où surgit l’action juste.

Chez les taoïstes, le vide n’est pas inertie stérile, mais « non-agir » (wu wei)* : une façon de s’aligner sur le cours naturel des choses plutôt que de les forcer (j’ai rédigé une chronique au sujet de la différence entre cohérence et congruence et le fait de « s’aligner sur le cours naturel des choses » résonne avec elle, donc je vous met ici le lien si cela vous intéresse).

Romain Graziani dans son ouvrage montre comment cet usage du vide permet d’atteindre des états optimaux – le sommeil réparateur, le geste sportif fluide, l’inspiration créatrice – que notre volonté « musculaire » occidentale rate souvent en les poursuivant trop avidement. Vouloir à tout prix, c’est parfois bloquer le flux. Laisser un espace de vide, au contraire, régénère la volonté elle-même. C’est une ascèse paradoxale : une discipline qui n’annihile pas l’intention mais la rend plus légère, plus intelligente. Ainsi, l’inaction volontaire devient une stratégie subtile pour éviter l’échec. Combien de projets s’effondrent parce que nous les avons surchargés d’efforts mal dirigés ? Le vide offre un temps de décantation, un silence intérieur où les forces s’équilibrent d’elles-mêmes.

Si Romain Graziani nous donne les outils philosophiques pour réhabiliter le vide comme intelligence de l’action, j’ai envie de vous parler de Denis Grozdanovitch, qui lui, nous en offre la saveur délicieuse et quotidienne. Dans “L’art difficile de ne presque rien faire”, cet écrivain et sportif érudit transforme l’oisiveté en art de vivre. Loin de l’apathie, « ne presque rien faire » devient une célébration discrète de l’instant. Grozdanovitch nous invite à vivre à notre propre rythme : lire des auteurs oubliés sans but précis, jouer au tennis sans esprit de compétition, faire la sieste au fond du jardin, contempler un vol de grues ou simplement regarder la lumière changer sur un mur.

Oui, il y a une jouissance profonde dans ces micro-inactions. Une jouissance qui échappe aux radars de la productivité parce qu’elle ne se mesure pas, ne se classe pas. Grozdanovitch décrit avec humour et tendresse comment ces moments de « presque rien » réveillent nos sens émoussés par la frénésie moderne. La sieste n’est plus une faiblesse, mais un luxe voluptueux ; la flânerie sans destination, une forme de liberté souveraine. Il nous apprend que le temps « perdu » est souvent le plus fécond : c’est là que l’esprit vagabonde, que les idées mûrissent sans pression, que le corps se réconcilie avec lui-même. Cette oisiveté choisie n’est pas paresse ; elle est résistance élégante à la tyrannie de l’urgence. Elle poétise le quotidien et nous rend disponibles à la beauté fugitive du monde.

Pour ma part j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre que contrairement à tous les autres j’ai lu en plusieurs fois. Je dois avouer que dans ma quête à ne pas culpabiliser il m’a bien accompagnée, comme des petites graines de pratiques après la lecture (assidue) de Romain Graziani.

Comment ne pas vous emmener maintenant à lire ou relire ces vers qui résonnent comme une évidence tranquille à ce que je viens de vous partager, ceux de Roberto Juarroz dans sa Treizième poésie verticale :

«Aujourd’hui je n’ai rien fait.

Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas

ont trouvé leur nid.

Des ombres qui peut-être existent

ont rencontré leurs corps.

Des paroles qui existent

ont recouvré leur silence.

Ne rien faire

sauve parfois l’équilibre du monde,

en obtenant que quelque chose aussi pèse

sur le plateau vide de la balance.

»

Ce court poème dit l’essentiel avec une économie bouleversante. Derrière l’apparente inaction se trame un travail invisible, souterrain, presque magique. Les oiseaux imaginaires, les mots en gestation : tout un monde intérieur s’organise, se déploie, s’apaise quand nous cessons de nous agiter. Juarroz nous rappelle que le « rien » extérieur peut être le terreau du « tout » intérieur. Ce n’est pas du romantisme vague ; c’est une observation précise de ce qui se passe quand on arrête de remplir chaque interstice de temps et d’espace.

Ces trois voix – Graziani, Grozdanovitch, Juarroz – convergent selon moi vers le même sens : l’inaction maîtrisée n’est pas l’opposé de l’action, mais son complément indispensable, son sol nourricier. Elle nous sauve de l’épuisement, de l’erreur répétée, de la surdité au monde. Elle nous rend plus intelligents, plus sensibles, plus vivants.

Alors, la prochaine fois que la culpabilité pointe le bout de son nez parce que vous n’avez « rien fait » de votre après-midi, ou de votre journée, souvenez-vous : peut-être avez-vous laissé le vide opérer sa subtile alchimie. Peut-être des oiseaux intérieurs ont-ils trouvé leur nid. Peut-être votre prochain geste, votre prochaine décision, seront-ils plus justes, plus gracieux, simplement parce que vous aurez osé ne presque rien faire.

À regarder l’inaction avec plus de douceur et de sensibilité nous cesserions peut-être de la nommer échec ou paresse. Ce regard nous incline à la considérer comme une alliée discrète, une pause poétique dans la partition frénétique de nos vies. Bien utilisée, elle ne nous affaiblit pas : elle nous sauve de nous-mêmes. Et, dans le meilleur des cas, elle poétise notre réalité, ce silence fertile sans lequel aucune mélodie ne mérite vraiment d’être jouée.

* Pour notre culture générale, Huawei est donc traductible par « agir pour la splendeur.

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.