Que fais-tu de ta liberté ?

Petit jeu de considération, si la liberté était un devoir au lieu d'un droit ?

Graine qui peut !
5 min ⋅ 17/05/2026

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle de « Graine qui peut ! »

Pour celles et ceux qui me lisent maintenant régulièrement et que je remercie sincèrement, vous savez désormais que mon clavier vous invite à chaque lecture à voir « autrement ».

Lors de ma dernière chronique j’explorais avec vous, des faits que l’on pense traditionnels et qui en réalité ne le sont pas ! Pour aujourd’hui j’avais envie d’un peu de philosophie et nous poser la question suivante : comment serait notre monde si la liberté devenait un devoir et non plus un droit ?

Le cadre : Le droit s’utilise, le devoir s’incarne. C’est sur cette nuance que je vous emmène pour explorer la question. Le but bien évidemment n’est pas d’apporter une réponse mais quelques ingrédients pour s’ouvrir l’esprit, car vous allez voir, la question en vaut la chandelle ou plutôt ... la flamme

— Prélude — Une flamme dont on finirait par ne plus savoir pourquoi elle éclaire.

Oui, je vois la liberté comme une flamme, traversant le monde et les époques, transmettant sa chaleur et sa vision dans les candélabres de notre société, au point qu’elle a fini par tout éclairer : la consommation, l’expression, la circulation,

On nous l’a donnée comme un trésor, et depuis quelques centaines d’années presque comme un super-pouvoir individuel conquis de haute lutte. Ancrée dans les constitutions, chantée dans les hymnes, gravée sur les frontons.

Les sociétés occidentales n’ont jamais été aussi libres sur le papier. Et pourtant, rarement les individus se sont autant sentis coincés, voir assignés. Comme si la liberté, une fois conquise, ne savait plus quoi faire d’elle-même. Pour illustrer mes propos je m’appuie sur ce chiffre Ipsos de 2024, où l’on peut lire : « On constate que près d’un français sur trois ne se sent pas libre de dire ou de faire ce qu’il veut (29%) »

Cette statistique a produit en moi cette image : la flamme dont je vous parlais finirait donc par éclairer plus une scène avec en son centre une cage dorée plutôt que la toile d’une chevauchée à cru au milieu d’une steppe Mongole.

La liberté comme droit, c’est une « con »quête magnifique. En faire un devoir devient une quête. C’est toujours pareil finalement, lorsque le « con » se retire, l’histoire devient plus vivante. Évidemment cette phrase est à prendre avec le sourire et au 40ième degré mais la coïncidence était suffisamment amusante pour que je ne puisse m’empêcher de la relever !

Ce prélude touche de près une autre question : sommes-nous vraiment libres ? Oui, non, peut-être, thèse, antithèse, synthèse. La question nous la connaissons et elle a même des relents de sujets de dissertation de philo. Alors quitte à tourner autour de cette flamme humaniste, osons la regarder ainsi : et si sa réelle utilité était d’éclairer notre devoir plutôt que notre droit.

Chères lectrices, chers lecteurs, vous allez pouvoir constater qu’embrasser un ordre de responsabilité est bien plus, heureux, joyeux, épanouissant, vivant, que, s’aliéner à un droit.

Au terme de mon développement j’espère sincèrement que l’allégresse vous aura trouvés et cette flamme briller au cœur de vous. Oui, car vous allez voir, cette chronique est incandescente.

— Acte I — Ce que les anthropologues et la sociologie nous soufflent à l’oreille

Faisons un détour par l’anthropologie, discipline trop peu usitée dans nos réflexions et qui pourtant est un des socles de compréhension de la manière dont fonctionne l’être humain. Et lorsque j’écris « trop peu usitée » j’exprime par cette remarque le fait que nous serions étonnés de tout ce que nos ancêtres ont encore à nous dire. Comme par exemple, ici pour le sujet qui nous concerne, le fait que, dans la plupart des sociétés traditionnelles, la liberté n’est pas un droit individuel. Non ! Elle est une responsabilité collective. Je peux vous citer les Amérindiens Lakota, où le concept de Mitákuye Oyásʼin — “nous sommes tous reliés” — ancre chaque acte individuel dans une toile de relations avec les vivants, les ancêtres, la nature. Être libre, dans cette cosmologie, ce n’est pas faire ce que l’on veut. C’est agir de façon à honorer cette toile. Dans cette organisation sociale la liberté n’est pas une possession. C’est une pratique.

L’anthropologue Marshall Sahlins dans « Âge de pierre, âge d’abondance » décrit comment, dans ces sociétés, l’absence de hiérarchie rigide et la recherche d’une égalité stricte faisaient de la liberté une pratique quotidienne et partagée, plutôt qu’un droit formel.

Les travaux d’un autre anthropologue, Pierre Clastres, mènent aussi à cette conclusion. Selon lui, la liberté, dans ces sociétés dites primitives, n’était pas un droit individuel à revendiquer, mais un devoir à accomplir pour maintenir l’équilibre social et éviter l’émergence de toute forme de pouvoir coercitif ou d’État séparé.

Dans une analyse anthropologique contemporaine menée par David Graeber relayée dans son livre « bullshit job » (et je vous invite grandement à vous procurez ce livre!) il y démontre que beaucoup de gens se sentent aliénés non par un manque de liberté mais par un excès de liberté sans sens.

De là à penser qu’une liberté sans ancrage n’est pas la liberté mais de l’errance avec une belle étiquette, il n’y a qu’un pas ... que j’ose faire.

Pour résumer en une phrase, ce que je viens de développer côté anthropologie : lorsque la liberté est un devoir, elle fait cohésion et sens, lorsqu’elle est juste un droit, elle épuise.

— Acte II — Une pincée de sociologie

Le sociologue et psychanalyste Erich Fromm a poussé très loin la réflexion dans son livre paru en 1941 : “La peur de la liberté” et qui tient encore d’actualité. Cet ouvrage est une analyse psychologique et sociale de la montée des totalitarismes où il amène à voir comment dans la structure de l’Homme et nos sociétés modernes nous sommes prêts à abandonner nos libertés même en démocratie.

Le propos n’est pas très léger, je vous le concède mais pour vulgariser c’est à cet endroit que l’image de la cage dorée que je vous exposais plus haut prend toute sa forme. Cette cage, plus ou moins grande, nous protège, la restriction semble plus douce, consentie, mais elle est là. Et ce que le sociologue tente de démontrer, c’est qu’au nom de ce sentiment de sécurité, nous laissons la restriction prendre plus de place pour un confort et une sécurité donc, que nous finissons par juger plus importants que la liberté.

J’ai souhaité vous parler d’Erich Fromm pour appuyer sur le fait que les années passent mais les sujets demeurent d’actualité. Si ce fait peut mettre en lumière “que rien ne change” pour moi au contraire il signifie que continuer à penser un sujet qui n’est pas éluder demeure donc : une opportunité !

Pour conclure cette partie de sociologie, et aux vues des recherches que j’ai pu mener, qui m’ont mené à Bourdieu, Durkheim en passant par Weber et Bauman, il en ressort un point commun qui tente à démontrer que dans notre monde moderne, la liberté n’est pas une donnée naturelle mais une construction sociale toujours en tension avec nos déterminismes, qu’ils soient économiques, culturels, ou institutionnels.

Au terme de ces deux premiers actes, je pense que l’on peut retenir que la liberté dans les sociétés dites primitives tient d’un ordre presque ontologique et que dans nos sociétés modernes, elle tient plus de la construction voir parfois d’un récit.

Acte III : pour continuer à s’ouvrir l’esprit, par ici la philosophie

Si l’on vient maintenant non pas du côté de chez Swan mais existentialiste avec Sartre, on en reviendrait à la portée que lui donne les sociétés primitives : l’homme est « condamné à être libre ». Il l’exprime de manière moins drôle (d’ailleurs Sartre était-il drôle?) mais selon moi cela revient au même.

Parce que cette liberté absolue implique une responsabilité totale. Pas de droit à l’excuse, pas d’alibi divin ou social. Choisir, c’est toujours choisir pour l’humanité entière. La liberté n’est donc pas un cadeau : c’est une charge que l’on assume, un devoir ontologique et rappelez-vous aussi, je vous en ai déjà parlé dans ma chronique sur le rêve.

Je me doute, vous allez penser : « elle rabâche » et vous auriez raison. Mais je rabâche exprès ! Les sujets dont je traite reviennent très régulièrement comme une boucle de rétroaction sur les mêmes notions, et comme mon souhait est de vous offrir à regarder autrement avec facilité et de voir à quel point tout se lie, alors je rabâche.

Simone Weil, elle, allait plus loin encore. Dans L’Enracinement, elle écrit que l’obligation envers l’autre est plus fondamentale que le droit. Que la liberté sans obligation est creuse, voire dangereuse. Qu’un être humain ne se réalise pleinement qu’en s’engageant (dans une communauté, une cause, une relation) en ayant des racines.

Et comment ne pas évoquer Nicolas Berdiaev et Maurice Zundel, l’un philosophe “spirituel”, l’autre théologien et prêtre qui développaient cette idée commune : « La liberté n’est pas un droit, c’est un devoir. ». La liberté revendiquée comme un dû resterait infantile. Elle deviendrait adulte lorsqu’elle se transforme en exigence envers soi-même... soi-m’aime (rappelez-vous la langue des oiseaux).

Pour conclure … qu’il n’y a pas de conclusion

Je vous avais prévenu, cette chronique n’apportera pas de réponse mais je vais vous partager ma propre réflexion par rapport à tout ce que nous avons explorer d’idées et de faits ensemble.

Au fond, la liberté n’aurait toujours pas besoin qu’on la brandisse : elle a besoin qu’on l’entretienne. Comme une flamme, elle ne s’allume pas une fois pour toutes ; elle demande un soin, une discipline intérieure, une posture qui garde la chaleur et refuse l’embrasement stérile. Que notre liberté devienne alors une responsabilité assumée, ancrée dans ce que nous nommons nos valeurs : une lumière qui éclaire nos actes plutôt que nos revendications.

Je vous souhaite beaucoup d’allégresse à repenser cette liberté qui fait de nous un être qui se relie plutôt qu’il ne se renie.

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.