Kessel

Ma vision de la kakistocratie

J'en parle.. pas seulement parce que le mot est difficile à prononcer mais parce qu'après cette chronique vous ne verrez plus votre N+1 de la même façon

Graine qui peut !
5 min ⋅ 26/07/2026

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle de « Graine qui peut ».

« Kakistocratie ».

Je pense que c’est l’un des mots les plus détestés par les services RH et des plus utilisés par les professeurs de diction.

Ce terme savant sert depuis quelques années à désigner ce qui ronge nos structures : l’incompétence au pouvoir (ça c’est ce que l’on dit). Il fleurit sur LinkedIn comme la pâquerette au printemps. Et comme j’aime les fleurs je me suis penchée dessus pour une chronique que je vous promets croustillante, grinçante et … rassurante. Oui tout ça en quelques minutes. Vous ne verrez certainement plus votre N+1 du même œil après cette lecture. Je pense même sincèrement qu’il (elle) finira par vous faire de la peine et que vous lui parlerez bien plus gentiment après la traversée de ces quelques lignes. Ce que je vous propose n’est pas d’éclairer l’incompétence, elle se suffit à elle-même pour briller, mais plutôt de comprendre comment nous avons pu en arriver là et ainsi faire le lien avec ce que cette tartufferie provoque malgré elle : le désengagement. À l’échelle collective un tel phénomène couplé à celui de l’IA aurait de quoi faire bondir Albert Camus qui écrivait : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. »

Allez ! Oh les cœurs ! c’est parti pour un voyage en Kakistocratie.

Un peu d’étymologie.

Pour celles et ceux qui me lisent déjà, !! vous savez que j’aime revenir aux sources pour traiter d’un sujet, cela permet de mieux le cerner, et ne mange pas de pain (surtout le nôtre). Kakistocratie, étymologiquement il vient de l’alliance : kakistos + kratos. Je ne sais pas vous mais ce suffixe me fait penser à un mariage entre « gratos » et « crado ».

Rien à voir, vous vous en doutez bien.

Ce mot vous rappelle sans doute deux cousins plus célèbres : aristocratie, le pouvoir des meilleurs (aristos), et démocratie, le pouvoir du peuple (dêmos). La kakistocratie s’inscrit dans la même famille lexicale, sauf qu’elle en est un peu la brebis galeuse — celle qu’on n’invite jamais aux dîners de famille du Larousse.

À l’origine, le mot est né pour décrire des régimes politiques, des gouvernements gangrenés par l’incompétence de leurs dirigeants. Mais je vous arrête tout de suite : promis, on ne va pas dérouler ici la liste des chefs d’État qui pourraient prétendre au trophée. Ce n’est pas le sujet, et surtout, ce serait me priver d’un terrain de jeu bien plus savoureux, et tout aussi fertile : votre entreprise. Car c’est bien là que je vous emmène pour le reste de cette chronique. Circulez, rien à lire côté politique — le kakistocrate qui nous intéresse a plutôt un badge autour du cou et une signature mail qu’il n’envoie pas, il la ventile.

Le livre qui dit tout (Isabelle Barth)

Reprenons depuis le début de sa reconnaissance si vous le voulez bien.

C’est une professeure des universités et chercheuse en sciences du management, également mère de six enfants (rien que pour ça, elle a mon respect éternel), qui a mis le mot sur toutes les lèvres professionnelles en France : Isabelle Barth. Dans son ouvrage paru en 2024 “La kakistocratie ou le pouvoir des pires”, elle raconte comment cette notion, jusque-là cantonnée aux manuels de sciences politiques, a fait florès dans les couloirs feutrés (ou open space bruyants, c’est selon) de nos entreprises. Son anecdote fondatrice ? Une vidéo devenue virale où des salariés, anonymement, se reconnaissaient dans le mot avec un mélange de soulagement et d’effroi — comme lorsqu’on découvre enfin le nom d’une maladie qu’on traînait depuis des années sans savoir la nommer.

Car c’est bien ça, le service que rend Isabelle Barth : elle donne un nom, donc une prise, à un sentiment diffus que beaucoup d’entre nous éprouvent sans oser se l’avouer. Comment mon responsable a-t-il pu arriver là, avec ces résultats-là (ou cette absence de résultats) ? Et surtout, comment fait-il pour y rester ?

Mais — et c’est là que l’autrice se révèle aussi rigoureuse que drôle — elle pose immédiatement un garde-fou : le syndrome du khalife. Comprenez : la tentation, une fois le mot en poche, de voir de la kakistocratie absolument partout, dans le moindre manager maladroit ou la moindre décision qui vous déplaît. Non, tout supérieur médiocre n’est pas nécessairement un kakistocrate patenté, et toute frustration professionnelle ne mérite pas ce totem savant. Gardons donc le mot pour ce qu’il désigne vraiment : un système qui promeut et maintient l’incompétence, pas simplement une mauvaise journée de management.

Mais pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Changeons d’échelle (j’ai pas dit de niveau), je vais convoquer un anthropologue. David Graeber, dans son essai devenu culte, ne parle pas directement de kakistocratie, mais en dessine le terreau avec une précision chirurgicale. “Bullshit jobs” soutient cette thèse : plus on a supprimé d’emplois ouvriers réellement productifs, plus on a empilé des strates de personnel hiérarchique et administratif dont l’utilité sociale reste, disons, à démontrer. Il baptise ce phénomène la « féodalité managériale » — une comparaison qui n’a rien d’un hasard de style : comme au Moyen Âge, le pouvoir économique et le pouvoir politique s’y confondent, et la rente se redistribue moins selon le mérite que selon la position dans l’organigramme.

Autrement dit : la kakistocratie ne se maintient pas malgré l’absence de compétence, elle se maintient grâce à elle. Un système qui récompenserait la performance réelle mettrait mécaniquement en danger les médiocres qui le peuplent. Il est donc bien plus confortable, pour ce système, de récompenser la loyauté, la présence, le jargon bien maîtrisé — tout, sauf le résultat.

Et la meilleure arme de ce système n’est pas la terreur, contrairement à ce qu’on pourrait croire. C’est l’ennui. Un ennui poli, feutré, presque bienveillant en apparence, qui anesthésie plus sûrement qu’une purge ne le ferait. On ne se révolte pas contre une réunion soporifique ; on la subit, on la commente au distributeur de café, et on retourne s’asseoir.

Le symptôme chiffré

Si vous doutiez encore que cet anesthésiant fonctionne, les chiffres sont là pour vous achever (façon de parler évidemment).

Emmanuelle Duez, dans son livre : « Où sont passés nos rêves d’émancipation par le travail ? La grande désillusion », dresse un constat autour de ce chiffre que je vous invite à lire assis : 85 % des actifs français se déclarent peu ou pas engagés au travail (selon la dernière étude Gallup) ce qui positionne la France en 36ᵉ position sur 38 en matière d’engagement. 85… Il y a pire, mais il faut chercher longtemps.

Ce chiffre n’est pas qu’une statistique RH de plus à glisser dans un rapport annuel entre deux camemberts (le diagramme pas le fromage hein …). C’est le prix concret de l’anesthésie collective : un désengagement qui ronge la performance, la créativité et jusqu’au collectif lui-même, avec un coût chiffré à plusieurs milliers d’euros par salarié et par an. Emmanuelle Duez pointe surtout, et c’est là que son propos rejoint le nôtre, un rapport au travail devenu purement transactionnel, où l’on ne demande plus à s’épanouir mais simplement à tenir. Le désengagement n’est donc pas un accident de la kakistocratie. Il en est la conséquence la plus logique, et la plus silencieuse.

Le rire comme baromètre & calmant

Face à un système aussi bien huilé, il fallait bien qu’une soupape s’ouvre quelque part. Et cette soupape, en France, porte un nom : l’humour de bureau.

Vous connaissez sans doute Karim Duval, cet ancien ingénieur Centralien devenu humoriste, qui a fait du jargon de la start-up nation et du « chief happiness dictator » sa marque de fabrique sur LinkedIn. Ou de Clovis Henriot, alias le télétravailleur, autoproclamé avec un aplomb réjouissant « Chief Corporate Bullshit Analyst », qui croque le quotidien de ceux qui jonglent entre réunion Teams et machine à laver. Ou encore de Lucie Carbone, ex-cadre dans l’informatique, devenue — dixit elle-même — l’humoriste la plus connue du CAC 40, dont le sketch sur les anglicismes de réunion fait un carton depuis des années.

Ce n’est pas un hasard si ces contenus font mouche précisément sur LinkedIn. C’est justement parce qu’un sketch qui fait mouche révèle en trente secondes ce que personne n’ose écrire dans une enquête interne.

Car l’humour ne se contente pas de faire rire (quoique, avouons-le, cela suffirait déjà largement à justifier son existence). Il permet de dire l’indicible sans en payer le prix professionnel, de partager une expérience qu’on croyait honteusement personnelle et de découvrir, en la commentant sous une vidéo, qu’on est des milliers à la vivre. Dédramatiser, ce n’est pas nier le problème : c’est se donner enfin le droit d’en rire pour mieux le regarder en face.

Le vrai coupable n’a pas de visage

En face oui. Et je fais référence à ce passage du livre de Laurent Alexandre et Olivier Babeau : “Ne faites plus d’études”, où Laurent Alexandre prend la peine de quelques pages pour nous expliquer que la médiocrité est un assureur de paix sociale …

Leur démonstration, elle, ne s’arrête pas aux salles de classe. Depuis des décennies, expliquent les deux auteurs, on a multiplié les diplômes tout en abaissant, dans le même mouvement, le niveau d’exigence pour les obtenir — une façon d’acheter la paix sociale et de donner à chacun l’illusion d’un ascenseur qui, en réalité, s’est arrêté depuis longtemps entre deux étages.

Transposons ce mécanisme à l’entreprise, et vous obtenez très exactement notre sujet du jour. La médiocrité n’y est pas un accident du système : elle en est un rouage sciemment entretenu, parce qu’elle rassure, parce qu’elle ne bouscule personne, parce qu’elle maintient tout le monde bien à sa place sans remettre en cause l’équilibre général. Un cadre médiocre mais loyal devient la préférence face à un cadre brillant mais imprévisible.

C’est pour cette raison que vous ne blâmerez plus votre N+1. Il a simplement fait ce qu’on lui demandait pas ce qu’il estime juste. Sa plus grande compétence est là : se plier à ce qu’on lui demande. Et je peux vous assurer que prendre la forme d’une fonction qui n’existe pas c’est comme faire couler une pâte dans un moule invisible…

Bref tapez-lui sur l’épaule et offrez-lui quelques cours de yoga !

En conclusion

« Est-ce qu’on peut alors désengager sa loyauté aux pires sans désengager sa vie, tout court ? »

Je crois (et ce n’est que ma conviction), que la réponse est oui. On peut désengager sa loyauté aveugle envers les pires sans pour autant désengager sa vie, sa vitalité, son envie de bien faire. Le désinvestissement n’est pas la seule option face à l’absurde ; il y a aussi, plus discrètement, le fait de continuer à faire correctement son travail tout en cessant d’attendre du système qu’il le récompense justement.

C’est peut-être là, finalement, ce que je vous souhaite au sortir de cette chronique : non pas la résignation, ni la révolte permanente (épuisante à la longue), mais un léger pas de côté (croyez-en mon clavier). Voir votre N+1 non plus comme un ennemi ou un modèle à égaler à tout prix, mais comme le symptôme d’un système plus vaste qui vous dépasse largement tous les deux. Cela ne le rendra pas meilleur manager mais cela vous rendra, vous, un peu plus libre.

À la prochaine graine.

Merci de m’avoir lue jusqu’ici. N’hésitez pas à partager cette chronique au gré du vent de vos envies, parce qu’avant de germer…les graines ont besoin d’être essaimées.

Je consacre une grande partie de mon temps à nourrir mon site Sésame, pour rassembler en un lieu les initiatives inspirantes sur les sujets de : l’économie, l’agriculture, l’éducation, la santé et le collectif. 5 thèmes, 1 optique : faire des ponts et offrir à voir, que ce monde durable et prospère dont nous rêvons et déjà en construction. Pourquoi Sésame ? Pour un ouvrage aux 100 témoins et ainsi faire ma part d’inspiration.

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.