Un des marronniers de nos vies occidentales est bien celui-ci : les vacances.
Chaque année, le même scénario recommence.
Pendant onze mois, notre corps et notre tête entretiennent une relation de codétenus. La tête murmure au dos : « Tiens bon, dans quelques semaines tu seras enfin allongé. Je te promets le transat. Le matelas qui flotte dans la piscine.». Les abdos, eux, tentent une dernière négociation avec la cellulite, sabotés par les déjeuners de famille et les brunchs entre amis. Mais ils veulent, eux aussi, leur place au soleil.
Alors tout le monde s'accroche. Le corps. Le portefeuille, qui a déjà survécu à votre crise de la quarantaine. Les enfants. Même la boîte mail semble retenir son souffle.
Et puis arrivent enfin ces vingt et un jours auxquels nous demandons discrètement l’impossible : récupérer d’une année entière de fatigue, retrouver une énergie oubliée, renouer avec ceux que l’on aime, lire les livres empilés depuis janvier, réparer son sommeil, son dos... En trois semaines.
Rien qu’à écrire cette liste, je suis fatiguée.
Il n’est alors pas surprenant que nous prononcions cette phrase devenue presque rituelle, une semaine après notre retour :
“J’ai l’impression que mes vacances sont déjà loin…”
Que celle ou celui qui ne l’a jamais dite me jette son ordinateur portable ou le téléphone avec lequel elle/il me lit en ce moment.
Alors on cherche une explication. On se dit qu'on n'est pas parti assez longtemps. Pas au bon endroit. Pas assez loin. Qu'il aurait fallu une île plus calme, une plage plus blanche ou un hôtel où même les palmiers semblent détendus.
Mais si nous nous trompions de piste ?
Et si le sujet n’était ni la durée du séjour, ni la destination, ni même les vacances ? Et si les vacances n'étaient pas faites pour réparer une année... mais pour révéler la manière dont nous l'avons habitée ?
I. Les vacances : une invention récente… à qui nous avons confié une mission immense.
On imagine volontiers les vacances comme une évidence. Pourtant, elles sont beaucoup plus jeunes que nous le croyons. Encore quelque chose que l’on pense être là depuis l’éternité...et en fait non.
Le mot lui en revanche dit tout. Il vient du latin vacare, qui signifie être libre, être vacant, laisser un espace vide. À l’origine, il ne désigne pas un séjour à la mer ni un billet d’avion réservé six mois à l’avance. Il évoque simplement un temps libéré d’une occupation.
Pendant des siècles, les sociétés humaines ont connu des respirations sans connaître les vacances telles que nous les entendons aujourd’hui. Au Moyen Âge, les dimanches et les nombreuses fêtes religieuses représentaient près d’une centaine de jours non travaillés chaque année (contre 140 environ en 2026). En revanche le repos n’était pas concentré en quelques semaines. Il ponctuait le calendrier comme les saisons ponctuent l’année.
Et puis il y a eu le temps industriel. Celui où le travail cesse progressivement d’épouser les rythmes du vivant et des rituels, pour adopter ceux de la machine.
Nous avons produit davantage. Plus régulièrement. Plus longtemps. Le temps devient linéaire. Mesurable. Rentable.
En 1936, les congés payés deviennent un droit en France. Douze ans plus tard, la Déclaration universelle des droits de l’Homme reconnaît le repos comme un droit fondamental. Douze ans seulement ont suffi pour changer de statut (légal à fondamental) et de nature, puisque nous allons passer de moments de « respirations » à des moments de « réparations ». C’est une nuance importante. Car une respiration accompagne le mouvement, une réparation, elle, intervient après la panne…. Nous avons fini par confondre les deux.
Sans vraiment nous en apercevoir, nous avons confié aux vacances une mission que plusieurs siècles ne leur avaient jamais demandée : remettre en état des vies capables de fonctionner onze mois presque sans interruption.
Nous n’avons pas seulement industrialisé notre travail. Nous avons progressivement industrialisé notre manière de nous penser. À force de mesurer notre productivité, nous avons fini par mesurer notre fatigue, notre repos, notre bonheur. Comme si nous étions devenus les gestionnaires de nous-mêmes.
Pourtant, le vivant n’a jamais fonctionné ainsi.
Pourquoi l’être humain serait-il la seule forme de vie capable de vivre ainsi ? Dans une vision de confort et d’optimisation nous compartimentons tout, jusqu’à nos rôles sociaux.
Un autre point que j’ai voulu explorer.
II. Les vacances nous déshabillent socialement.
L'été dernier, j'ai croisé Fernand devant un marchand de glaces.
Au travail, Fernand est directeur financier. Je l'ai toujours connu derrière son bureau, attentif aux chiffres, aux équilibres, aux décisions qui engagent. Il fait partie de ces personnes dont la responsabilité se lit presque dans sa posture.
Ce jour-là pourtant, il était ailleurs de lui-même.
Le short avait remplacé le costume. Le sable, la moquette du douzième étage. Et deux petits-enfants étaient accrochés à ses jambes, bien décidés à obtenir un deuxième parfum de glace.
Celui dont le métier consiste à trancher hésitait cette fois entre pistache et caramel, sans que le destin d'un budget en dépende.
Je dois avouer que j'ai mis quelques secondes à le reconnaître. Non pas parce que son visage avait changé mais parce que le rôle avait disparu.
Pendant quelques minutes, il n'était plus directeur financier. Il était simplement Fernand.
Cette scène m'est revenue plusieurs fois en écrivant cette chronique. J'ai fini par comprendre pourquoi.
Les vacances ne nous transforment pas. Elles suspendent, pour un temps, les personnages que nous jouons le reste de l'année.
Elles nous rappellent que nous sommes toujours plus vastes que les fonctions que nous occupons.
Cette scène m'a fait comprendre quelque chose de très simple : nous croyons partir en vacances pour changer de lieu, alors qu'il nous arrive parfois d'y retrouver une autre manière d'habiter notre propre vie.
Le sociologue Jean Viard, qui a consacré une grande partie de ses travaux au temps libre et aux vacances, montre justement qu'elles racontent beaucoup plus que notre manière de nous reposer. Elles disent quelque chose de notre société. Avec qui partons-nous ? Où allons-nous ? Que recherchons-nous ?
Derrière ces choix qui paraissent si personnels se dessinent, en réalité, des façons d'habiter le monde.
La famille que l'on retrouve chaque été dans la même maison. Les amis avec lesquels on refait le monde autour d'un repas qui s'éternise. Les conversations interrompues par aucun horaire.
Le temps des vacances n'est pas seulement un temps libéré du travail. C'est un temps redevenu disponible.
Alors pourquoi cette éternelle sensation qu’elles nous apportent trop peu ?
En penchant la tête je me dis que le reste de l'année nous retire progressivement ce qu'elles révèlent si facilement. Prendre soin d’espaces rares au sens propre et figuré où rien n’a besoin d’être optimisé, prévu ou réussi.
III. Quand le repos devient une industrie.
Les vacances à l’état brut sont du temps. Une ressource insaisissable que nous nous évertuons à domestiquer. Alors nous faisons ce que nous savons si bien faire : organiser ce qui nous échappe : préparer le repos, le comparer (ce fameux temps « qualitatif »),le réserver, le rentabiliser.
Les vacances sont devenues un immense secteur économique. Le tourisme est aujourd’hui l’une des grandes industries mondiales.
Nous avons transformé une expérience humaine fondamentale en une industrie. Mais il serait trop simple d’y voir uniquement une dérive consumériste. Car les vacances répondent aussi à un besoin réel. Elles soutiennent des territoires en faisant vivre des millions de personnes. Elles permettent parfois de découvrir d’autres cultures, d’autres manières d’habiter le monde.
Ce n’est ni l’ampleur et encore moins la diversité de cette industrie que j’interroge au fond mais ce qu’elle révèle. Car le marché des vacances nous vend parfois ce que nous cherchons ailleurs : du temps, de la présence, du lien.
Nous payons parfois très cher ce qui est, en soi, gratuit.
Les conditions du repos, elles, peuvent s'acheter. C'est évident. Notre organisme en profite toujours lorsqu'on prend soin de lui. En revanche, aucune destination, aussi magnifique soit-elle, ne peut pallier à récupérer à la place d'un corps ce que nous lui avons demandé de digérer pendant onze mois.
IV. Notre corps n’a jamais signé notre contrat de travail.
Nous avons appris à organiser notre année comme un calendrier scolaire. Il y a les périodes où l’on travaille. Celles où l’on s’arrête. Ce découpage nous semble tellement évident que nous oublions parfois une chose essentielle : il appartient à notre organisation sociale, pas à notre biologie.
Notre corps n’a jamais signé notre contrat de travail. Il ne sait pas qu’en août il devrait effacer onze mois de tensions.
Il ne connaît ni les échéances fiscales, ni les objectifs trimestriels, ni la date du retour au bureau. Il ne fonctionne pas avec un bouton « pause » que l’on activerait au moment de fermer sa valise. Le corps n’est pas rancunier mais il a de la mémoire. Il garde la trace des nuits raccourcies. Des repas avalés entre deux rendez-vous. Des journées passées assis sans écouter les signaux pourtant envoyés.
Nous avons parfois une vision comptable de la fatigue. Mais l’organisme n’est pas une entreprise qui clôture ses comptes au mois d’août. Il est un système vivant. Il s’adapte. Il se transforme selon les conditions dans lesquelles nous le faisons évoluer.
C’est probablement ce qui explique cette étrange expérience que beaucoup connaissent au début des vacances. Les premiers jours, nous ne profitons pas encore vraiment. Nous dormons. Nous récupérons. Il arrive même que nous tombions malade. Nous sommes là sans être totalement disponibles. Le corps arrive avant l’esprit. Puis, tout doucement, cela s’installe. Le sommeil retrouve un rythme différent. Les conversations s’allongent. Nous recommençons à habiter nos journées. Mais souvent, c’est précisément à ce moment-là que les vacances touchent déjà ...à leur fin.
Alors comment préparer ses vacances pour que cela soit différent ? Vous avez sans doute vu le film Mange, prie, aime (si ce n’est pas le cas, courez!). Il y a une scène qui est revenue pour moi comme une évidence pour ouvrir la fenêtre de cette conclusion et elle tient en une expression ...
Dolce far niente ou l’art de cesser de croire que la vie nous attendra.
Il y a donc dans ce film cette scène où elle échange avec un homme en train de sa faire couper la barbe et qui lui parle du : dolce far niente.
Littéralement cela veut dire en français « la douceur de ne rien faire ». Derrière cette expression italienne il n’y a pas l’apologie de la paresse encore moins le refus de l’effort. Elle exprime cette manière d’être qui ne nous oblige plus à justifier chaque instant. Ne plus remettre à plus tard ce qui s’offre à nous car nous sommes nombreux à vivre avec une phrase silencieuse en arrière-plan :
« Quand j’aurai terminé cette période, je pourrai souffler. ». « Quand ce projet sera fini. » « Quand je serai enfin en vacances. ».
Le fait est que la vie ne se tient jamais à l’endroit où nous l’avons rangée. Elle n’attend pas patiemment que nous ayons terminé notre liste. Elle se déroule pendant que nous préparons la suivante. Avec ce regard, nous nous tenons prêts à comprendre ce que les vacances ont à nous révéler. Elles ne nous donnent pas accès à la vie que l’on préférerait avoir. Elles nous offrent un aperçu de celle que nous sommes capables d’habiter librement lorsque nous cessons de courir après elle, cessons de considérer notre corps comme une machine et le temps comme quelque chose qui nous manque.
Alors oui, les vacances se préparent. Mais peut-être pas comme nous le pensions. Pas seulement dans une valise, une réservation ou le choix d’une destination. Elles se préparent dans notre capacité à ne pas attendre août pour respirer. À ne pas attendre d’avoir « terminé » pour commencer à vivre.
Le souhait que je porte est que vous puissiez laisser derrière vous cette question : « Comment puis-je bien préparer mes vacances ? » pour respirer celle-ci : « Comment faire en sorte que la vie ne ressemble pas à quelque chose que j’attends ? »
Merci de m’avoir lue jusqu’ici. N’hésitez pas à partager cette chronique au gré du vent de vos envies, parce qu’avant de germer…les graines ont besoin d’être essaimées.
Je consacre une grande partie de mon temps à nourrir mon site Sésame, pour rassembler en un lieu les initiatives inspirantes sur les sujets de : l’économie, l’agriculture, l’éducation, la santé et le collectif. 5 thèmes, 1 optique : faire des ponts et offrir à voir, que ce monde durable et prospère dont nous rêvons et déjà en construction. Pourquoi Sésame ? Pour un ouvrage aux 100 témoins et ainsi faire ma part d’inspiration.
