Ce que nous nommons « traditionnel » est-il toujours ancestral ?

Où je parle thé à la menthe, tikka masala entre autres

Graine qui peut !
6 min ⋅ 03/05/2026

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle « Graine qui peut » !

Le jour où j'ai appris que le thé à la menthe datait du XIXe siècle, j'ai eu comme un petit goût de déception. Ce que je pensais venu des entrailles de l'Empire chérifien avait simplement, si j'ose dire, éclos à une période où j'étais capable de nommer mes aïeux. La naissance de ce qui est désormais le symbole de tout un art de vivre n'était qu'à quelques encablures temporelles de notre époque.

Alors qu'est-ce que cela change, pensez-vous certainement à cet instant ? Rien dans l'absolu. Mais ce que je souhaite apporter aujourd'hui, c'est un regard sur notre capacité à préférer le beau plutôt que le factuel. Oui, la nature humaine transforme très souvent pour le mieux, et nous ne le disons pas assez. *

C'est tout l'objet de cette chronique : vous amener à voir comment, en s'appropriant, nous transformons. Le récit est un art qui finit toujours par prendre vie, la mémoire une question de point de vue. Au travers de quelques anecdotes et réflexions anthropologiques, voici la pause, la prose, en quatre actes que je vous propose aujourd'hui.

Acte 1 / Le thé à la menthe : un British import qui a pris la nationalité marocaine

Je vous l'ai dit, à quelques encablures de notre époque. Cette histoire de thé envoûtant et délicieux commence au XIXe siècle. À cette période, les Britanniques sont les rois du thé : ils en contrôlent le commerce mondial. Mais voilà : la guerre de Crimée (1853-1856) leur ferme les ports de la mer Baltique. Il faut écouler les stocks de thé vert Gunpowder, ce thé chinois à la saveur intense. Direction : les ports marocains de Tanger et Essaouira (alors Mogador).

Les Marocains boivent depuis longtemps des infusions de menthe (nanah), d'absinthe ou de verveine. Il faut croire que ces infusions manquaient d’une certaine intensité. Le thé vert arrive alors comme un invité surprise et surtout à prix bon marché: on le mélange à la menthe pour adoucir l'amertume, garder la belle couleur verte et… merveille.

En quelques décennies, le « thé marocain » devient rite et boisson nationale.

Aujourd'hui, le Maroc est le premier importateur mondial de thé vert (en moins de 200 ans !). Personne ne nie les origines, mais personne ne les crie non plus sur les toits. Pourquoi ? Parce que, vous serez certainement d'accord avec moi, ce thé raconte une histoire plus belle que la réalité brute : l'hospitalité marocaine, l'art de vivre, l'identité maghrébine et berbère face à la colonisation. La mémoire collective a fait ce qu'elle fait de mieux : elle a naturalisé l'importation. Le thé n'est plus britannique, il est marocain. Point final. Et à bien y réfléchir, c'est peut-être dans le surnom humoristique du thé à la menthe que l'on trouve clairement par qui il est arrivé, puisqu'on l'appelle : le whisky berbère.

Découvrir l'ensemble de l'histoire qui entoure ce breuvage — né d'une guerre russo-turque et d'un surplus de thé chinois — est extrêmement réjouissant. Elle démontre que par l'engagement et la création collective, le Maroc l'a profondément fait sien : un art de vivre, de recevoir, un rituel sincère, parfaitement réel dans ce qu'il représente aujourd'hui. Une tradition… inventée.

Je reviendrai plus tard sur cette notion de tradition inventée, mais il me semblait important de vous le signaler déjà à ce moment de la chronique.

Avant cela, et après vous en avoir parlé, je vous y emmène : en Angleterre; pour vous raconter une histoire… indienne !

Acte 2 / Le tikka masala : le plat indien le plus britannique du monde

Si je vous dis : tikka masala, vous me répondrez certainement : plat indien traditionnel. Vous avez raison. Mais dans une certaine mesure. Si le thé à la menthe a moins de 200 ans, le tikka masala, lui, n'a pas plus de 60 ans !

J’écris “pas plus” car il m’a été difficile d’en extraire le récit exact. Et comme j’aime être précise je vous livre les deux explications, vous choisirez celle que vous préférez.

a) L'histoire raconte qu'en 1971, à Glasgow, au restaurant Shish Mahal, le chef Ali Ahmed Aslam voit arriver un client mécontent. Son chicken tikka est trop sec, pas de sauce. Le chef improvise : il vide une boîte de soupe de tomate Campbell's, ajoute du garam masala, de la crème, des épices. Le résultat ? Une sauce onctueuse, légèrement sucrée, qui fait fondre le poulet. Le client est ravi. Le plat devient un succès fulgurant.

b) Les historiens de l'alimentation Peter et Colleen Grove concluent que le plat fut très certainement inventé en Grande-Bretagne, probablement par un chef bangladais.

Quoiqu’il en soit du réel commencement, en 2001, le tikka masala est élu « plat national britannique » par un sondage. Robin Cook, alors ministre des Affaires étrangères, en fit même l'éloge dans un discours en 2001 : le chicken tikka masala y était présenté comme un exemple parfait de la façon dont la Grande-Bretagne absorbe et adapte les influences extérieures.

En Inde, beaucoup rient jaune. Ou plutôt orange. Le tikka (morceaux de poulet marinés au yaourt et aux épices, cuits au tandoor) existe depuis des siècles, oui. Mais la sauce masala crémeuse ? Nulle part dans les recettes traditionnelles du Pendjab ou du Rajasthan. C'est donc une invention diasporique, née du goût britannique pour les sauces épaisses.

Pourtant, aujourd'hui, des millions d'Indiens à l'étranger le servent comme « authentique ». Des touristes en Inde le demandent. Et les chefs indiens, pragmatiques, l'ajoutent à la carte. La mémoire collective a fait son travail : elle a transformé une improvisation d'expatrié en plat « typiquement indien ».

Après ces deux premiers actes où je vous ai fait boire et manger, je vais maintenant vous faire danser ! Direction la Grèce.

Acte 3 / Le sirtaki : une danse de cinéma devenue symbole national

Cette anecdote pourrait être qualifiée de tordante, vous allez voir.

1964. Michael Cacoyannis tourne Zorba le Grec, adaptation du roman de Níkos Kazantzákis, film qui sera osacrisé trois fois !

Anthony Quinn incarne Alexis Zorba, ce personnage débordant de vie. Pour la scène finale sur la plage, il est prévu une danse traditionnelle. Problème : Quinn se blesse au pied pendant le tournage. Impossible de faire les sauts et bonds prévus (c’est pour cela que j’ai écrit “tordant”).

Il n'y a alors que deux solutions : changer complètement la scène ou l'adapter. C'est la seconde qui sera retenue. Le compositeur Mikis Theodorakis, déjà aux manettes de la musique, avait composé un thème inspiré du hasapiko (danse des bouchers, d'origine constantinopolitaine) et de rythmes syrtos (danses « traînantes »). Le chorégraphe Giorgos Provias crée une chorégraphie hybride : départ lent, bras sur les épaules, puis accélération progressive jusqu'à l'euphorie. On mélange hasapiko lent et hasapiko rapide. Cette danse s’appelle tout d’abord : la danse de Zorba et c’est Jean Vassilis qui complètera la chorégraphie et la nommera « sirtaki » (petit syrtos), le tout pour la campagne promotionnelle de ce film en France.

Le film sort. La scène de la plage devient culte.

-Si vous visionner la scène dont je vous mets le lien ici, je pense que vous vous ferez la même réflexion que moi : “pour un boiteux, il s’en sort plutôt bien.” -

Le monde entier associe immédiatement cette danse à la Grèce éternelle, à la liberté, à la joie de vivre méditerranéenne. En Grèce même, elle est adoptée avec enthousiasme. On la danse dans les tavernes, aux mariages, aux fêtes. Elle devient un emblème national. Des records Guinness sont battus avec des milliers de personnes dansant le sirtaki en ligne.

La mémoire collective, aidée par la magie du grand écran, a fait le reste : elle a transformé une invention cinématographique en tradition grecque intemporelle.

Aujourd'hui, si vous demandez à un touriste trois symboles de la Grèce, il inclura forcément « le sirtaki ». Les Grecs eux-mêmes l'ont pleinement intégré. Comme pour le thé ou le tikka, le narratif a supplanté l'histoire factuelle. Et personne ne s'en plaint vraiment (de tout ce que j’ai pu lire et entendre, c’est mon sondage If Hop à moi :)).

Le nombre d'anecdotes pour illustrer le thème de cette chronique a la franche capacité d'être grand ; je pourrais vous narrer celle du blanc et de la robe de mariée avec la reine Victoria, l'histoire de la baguette française aujourd'hui inscrite au Patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis 2022, immortalisée comme ancestrale alors que c’est une création centenaire… mais je m'arrêterai là sur les histoires pour aborder le fond de la réflexion :

Acte 4 / Pourquoi la mémoire collective gagne-t-elle toujours contre les historiens ?

Notez déjà que les trois histoires que je viens de vous partager entretiennent la même structure : une pratique récente, un ancrage rapide, une mémoire qui efface les origines au profit d'une continuité imaginée.

Ce n'est pas du mensonge. C'est quelque chose de beaucoup plus humain.

Tout d’abord le besoin de racines. Toute communauté, toute culture, toute identité a besoin de se raconter dans la durée. La profondeur temporelle donne du sens, de la légitimité, de la fierté. Personne ne veut entendre que sa tradition préférée date de l'époque de ses arrière-grands-parents. On préfère croire qu'elle remonte à la nuit des temps.

Puis vient la question de la mémoire et je ne peux m’empêcher de rappeler les travaux du sociologue Maurice Halbwachs dans les années 20 qui étayera l’idée que : la mémoire n'est pas un enregistrement fidèle du passé. C'est une reconstruction permanente, faite par le groupe, pour le groupe. On se souvient de ce qui nous sert aujourd'hui : identité, cohésion, fierté. Les faits trop froids, trop compliqués, trop « étrangers » sont recalibrés ou oubliés. La mémoire collective ne falsifie pas l'identité. Elle la construit. Elle choisit ce qui mérite d'être retenu, ce qui mérite d'être célébré, ce qui mérite d'être transmis. Et elle a souvent raison sur ce qui compte.

Besoin de racines, mémoire, voilà par quels chemins je vous mène à la notion dont je vous parlais au premier acte et qui est le coeur de cette chronique : l’invention de la tradition.

C’est l'anthropologue Eric Hobsbawm qui a donné un nom à ce phénomène. L'idée est simple : de nombreuses pratiques qui semblent anciennes et établies sont en réalité assez récentes, mais ont été présentées — souvent délibérément — comme immémoriales pour renforcer la cohésion sociale ou légitimer un pouvoir. Beaucoup de ce que nous nommons « traditions » ont été fabriquées au XIXe siècle.

Connaître les origines de ce que nous nommons “traditionnel” c’est selon moi, à chaque fois, se rendre compte de la force du narratif : il n'efface pas la réalité. Il la digère, la transforme, la rend plus belle ou non, je dois être honnête, l’un et l’autre existent mais je m’en tiendrai uniquement au beau car c’est ce que je souhaite mettre en lumière pour la joie de notre émerveillement.

Alors, que faire de cette chronique ?

La prochaine fois que vous boirez un thé à la menthe au Maroc, que vous commanderez un tikka masala à Londres (ou à Paris), ou que vous vous lancerez dans un sirtaki après quelques ouzos en Grèce, souriez, vous participez à une création continue.

* “Oui, la nature humaine transforme très souvent pour le mieux, et nous ne le disons pas assez.” : c’est pour cette raison que j’ai créé Sésame, un média totalement indépendant où je témoigne de toutes celles et ceux qui œuvrent et agissent autrement pour un monde durable et solidaire dans les domaines de l’économie, l’agriculture, l’éducation, la santé et le collectif.
La voix de toutes celles et ceux qui offrent, ouvrent, débroussaillent des chemins, réinventent, osent, expérimentent, réussissent, réenchantent.

Crédit photo : Turner Classic Movies

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.