Je vous ai apporté des bonbons

Pour remettre du baume au cœur en période de déménagement

Graine qui peut !
4 min ⋅ 18/10/2026

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle Graine qui peut.

Ça y est. C’est décidé. On part. On déménage pour cette nouvelle vie qui nous appelle. Fini la ville, enfin la campagne ! Fini l’appartement et le square. Vive le jardin et la forêt ! Fini Uber Eats. Bonjour Hubert le maraîcher… Vous avez compris. Maintenant, il faut faire les cartons. Le nouveau nous attend, mais deux ou trois bricoles méritent encore d’être emballées.

Comme nous sommes une famille suffisamment nombreuse et relativement unie, nous avons décidé de nous y mettre ensemble. Pour la première fois depuis des mois, depuis la décision de changer de vie, nous n’étions plus d’accord. Maman voulait tout garder, même la pile de Tupperware sans couvercle. « Ça sert toujours ! », disait-elle. Les vieux Paris Match ? « Mais tu te rends compte, c’est pour la mémoire et les souvenirs ! » Lucie voulait absolument emporter ses rollers. On lui a expliqué que, dans le jardin ou la forêt, ils rouleraient moins bien que sur le bitume. Paul a déclaré : « On prend juste nos vêtements, pour le reste, il y a tout où on va. » Papa s’est fâché : « Ça suffit ! Si ça continue, on annule tout et on ne change rien ! »

Évidemment, nous avons déménagé et la suite s’est bien passée.

L’envie de partir était plus forte. Alors, on s’est parlé. Nous avons déroulé le scotch marron avec assurance et joie, donné ce qui pourrait être utile à d’autres, les rollers par exemple, et envoyé au recyclage ce qui n’avait vraiment plus lieu d’être, comme les Tupperware vides. Tout ne s’est pas merveilleusement passé du premier coup. Mais préparer les cartons ensemble nous a fait un cadeau inattendu : nous avons appris à préparer collectivement un changement qui concernait chacun de nous différemment.

Vous la voyez venir, ma parabole ? Une histoire romancée à la manière d’un conte soufi des temps modernes ? Oui. À grande échelle, nous sommes nombreux à vouloir déménager de ce monde. Mais ce changement ne se fera pas sans préparer nos cartons, pour que le déménagement reste un déménagement et ne se transforme pas en fuite.

Parce que la question « Qu’est-ce qu’on garde ? », c’est tout de même plus réjouissant qu’une nouvelle réflexion sur la fin du monde, non ?

La fin d’une civilisation est une formule immense, presque écrasante. Elle peut désigner des réalités très différentes : mieux vaut donc éviter de la présenter comme un fait établi. En revanche, le sentiment qu’un modèle atteint ses limites et que beaucoup cherchent d’autres voies constitue un point de départ que l’on peut explorer.

Face au changement, nous dessinons le futur souvent dystopique, dénonçons le présent et dressons l’inventaire de ce qui ne fonctionne plus. Nous listons ce qu’il faut quitter, dépasser, déconstruire.

Mais qui dresse la liste de ce qui mérite d’être sauvé ?

Je ne parle pas de lister et tout entreposer au musée pour se dire : « Waouh, qu’est-ce que c’était mieux avant ! » (Personnellement, nous avons emporté les Paris Match.) Le tri n’est ni une opération nostalgie ni un grand « rien à foutre ». C’est un acte de discernement : distinguer l’habitude de la valeur, le confort de l’essentiel, l’héritage de ce qui nous encombre.

Sommes-nous capables de changer de monde sans jeter à la casse ce qui pourrait encore nous servir demain, ni trimballer les Tupperware sans couvercle sous prétexte que ça peut toujours servir ? Si vous voulez mon avis, nous sommes capables des deux !

Le bonbon que je vous apporte aujourd’hui, c’est justement de penser à ce tri. Et je peux vous garantir une chronique qui n’a rien de triste mais plutôt un bon goût de Treets 😂

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1 / Quand les habitudes se déguisent en « principes »

Je veux vous parler de ces phrases toutes faites qui jalonnent nos vies et se répètent si souvent qu’on finit par les croire indéboulonnables. Elles ont un pouvoir redoutable : celui de rendre le tri inutile avant même qu’on ait monté le premier carton. Puisqu’on ne peut rien changer, pourquoi déménager ?

La première sur le podium, la sacro-sainte : « On n’a jamais fait comme ça. » Circulez, y a plus rien à penser, tout est déjà cadré (et en doré, hein, faut pas rigoler).

Alors, oui, le cadre, c’est bien. Une norme peut garantir la qualité, la sécurité, la protection. Mais cette phrase, c’est un cadre fixé à la visseuse, chevilles comprises, celui qu’on n’arrive même plus à retirer quand on veut simplement changer la tapisserie.

Bref, méfions-nous de ce qui est trop solidement vissé. À force de vouloir que rien ne bouge, on finit par ne plus pouvoir changer le décor. Et si l’on veut vraiment déménager, il va falloir accepter de dévisser quelques certitudes.

En revanche, quand cette phrase devient le titre d’un podcast, elle prend un tout autre sens : On n’a jamais fait comme ça, destiné aux DRH, RRH et professionnels des ressources humaines qui veulent faire autrement, animé par Florent Letourneur. Et ça, ça redonne le sourire et du souffle.

Une autre phrase me hérisse le poil : « Chacun son domaine. » Plus discrète, plus snob, elle devient redoutable lorsqu’elle sert à empêcher les rencontres entre disciplines et métiers.

Il y en a d’autres, évidemment, et si vous avez envie de me les partager ce sera avec grand plaisir.

Au fond, ces phrases qu’on croit faites pour nous protéger ressemblent à nos Tupperware sans couvercle : on les garde au cas où, sans trop savoir à quoi elles pourraient encore servir. Il est temps de les laisser ici, elles aussi.

2 / Ne pas garder ne veut pas forcément dire jeter : place à la transformation

Dans notre déménagement, nous avons compris que tout ne devait pas nécessairement nous suivre. Les rollers de Lucie ont fait le bonheur d’un autre enfant. Mais entre conserver et jeter, il existe un espace que nous oublions parfois : celui de la transformation.

C’est ce que j’ai découvert en écrivant sur Bloem, une entreprise lilloise qui réinvestit des espaces urbains délaissés, des parkings aux friches, pour leur donner de nouveaux usages. Là où l’on ne voyait plus qu’une surface bétonnée, elle imagine des lieux de biodiversité, de convivialité et parfois de production comestible. Les matériaux déjà présents peuvent être réemployés, et les aménagements pensés avec celles et ceux qui feront vivre ces espaces.

Je vous en raconte davantage sur Sésame.

Et si nous appliquions ce principe à nos cartons collectifs ? Que faire de ce qu’on ne veut plus garder tel quel, mais qu’on ne peut pas pour autant faire disparaître ?

Il existe une autre voie : l’hybridation, que la philosophe Gabrielle Halpern explore avec passion. Elle nous invite à rapprocher des univers que nous avons pris l’habitude de séparer : métiers, secteurs, générations, disciplines. Ces rencontres improbables peuvent faire émerger des possibilités nouvelles et transformer les univers qui se rencontrent.

Son travail sur l’hybridation est à découvrir ici.

Et si vous voulez créer un département dédié à l’hybridation dans votre entreprise ou votre structure, cliquez sur vous-même : le lien, c’est vous. 😎

Faire autrement ne signifie donc pas nécessairement repartir de zéro. Nous pouvons aussi créer en reliant, en transmettant, en réemployant et en faisant dialoguer ce qui ne se rencontrait pas jusque-là. Avant de jeter, demandons-nous si quelque chose n’a plus de valeur ou si nous n’avons simplement pas encore trouvé son prochain usage. La nuance est de taille.

3 / Pour finir de choisir, laissons une place à l’intangible

Nous voilà devant nos cartons. Nous avons repéré quelques certitudes encombrantes et compris que certains objets pouvaient avoir une seconde vie. Mais comment savoir ce qui mérite vraiment d’être gardé ?

Nous pouvons établir des listes, comparer les avantages et les inconvénients, écouter les spécialistes, consulter les études. Tout cela est précieux. Pourtant, il arrive qu’une décision commence à se dessiner avant même que nous sachions l’expliquer : une curiosité qui revient, l’impression que quelque chose ne colle plus, ou qu’une piste mérite d’être explorée.

C’est ce que nous appelons souvent l’intuition.

Elle peut être une première alerte, une question qui émerge, une invitation à regarder de plus près. Mais elle n’est ni une boule de cristal ni un oracle.

Dans notre grand déménagement, l’intuition ne fera pas les cartons à notre place. Il ne s’agit pas de tout garder au nom d’un mystérieux ressenti, ni de suivre aveuglément chaque petite voix. Il s’agit de ne pas condamner trop vite ce qui n’a pas encore trouvé sa place dans nos raisonnements. Parfois, une piste mérite qu’on s’y attarde avant de savoir où elle nous conduira…

Bon, je vous laisse faire vos cartons. Et n’oubliez pas : dans le grand déménagement, il y a des choses qu’on ne voit pas, mais qu’on aurait tort de laisser derrière. Qui sait, vous y retrouverez peut-être votre intuition ?

À la prochaine Graine

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.