Kessel

Mais de quoi parlerait-on si tout allait bien ?

Mais oui dites ?!

Graine qui peut !
3 min ⋅ 20/09/2026

En ce moment, je fais des travaux dans ma maison. Je vous l’écris parce que cette chronique est arrivée par là : les travaux. Enfin, plus précisément, par l’un des entrepreneurs qui œuvrent à la remise aux normes.

Le début de chacune de ses réponses à mes questions était invariablement : « Le problème, c’est que… »

Il rognait l’os par le bout qui coince, morceau après morceau, mais JAMAIS ne me proposait spontanément la solution. J’ai donc été obligée de la quémander moi-même pour l’obtenir, parce que, oui, oh miracle, il y avait TOUJOURS une solution. Vous pouvez comprendre, à l’utilisation des majuscules, que j’ai passablement été agacée par cet échange.

Mais je m’en suis sortie haut la main. Ex-furie (repentie), j’ai rendu grâce à mes cours de communication non violente en me disant qu’ils avaient, en effet, été très utiles ! Après cet échange, j’ai repensé à une période de ma carrière qui demandait beaucoup d’échanges et où, à chaque interaction avec un service, le début de la réponse était : « Non, ce n’est pas possible, parce qu’il y a un problème… » Ou : « Ah bah, j’en sais rien parce que personne n’a jamais fait ça, ça va être compliqué. »

Et l’emballement dans ma tête !

Le nombre de personnes que l’on peut côtoyer qui, lorsque tout va bien, ou que l’on est tout simplement en train de déambuler dans une routine, trouvent toujours quelque chose qui ne va pas pour faire avancer le schmilblick. Un problème à régler, une querelle à lancer, un projet urgent, une inquiétude à nourrir…

Je vous arrête tout de suite! Je suis consciente et vous dépose ici mon mea culpa. Moi aussi, il m’est arrivé d’être comme ça. Et encore aujourd’hui, parfois. Beaucoup moins, cependant, parce que je commence enfin à comprendre et à accepter que le calme n’est pas toujours synonyme de vide. Il peut aussi être une bonne nouvelle. :)

Alors je me suis demandé : pourquoi avons-nous parfois autant besoin d’un problème pour avoir le sentiment qu’il se passe quelque chose ? Qu’aurions-nous à lire et à entendre si le monde allait mieux finalement ? Que ferions-nous de cette tranquillité ?

Parce que, vous m’avez bien suivie, de ma remarque individuelle à mon point de vue sur le collectif, il n’y a qu’une flaque !

Regardons autour de nous. Nous sommes entourés de diagnostics. Les magazines, les chaînes de télévision, la radio, les posts, les podcasts, les injonctions à aller mieux, les analyses de nos dysfonctionnements…

Le monde va mal, certes. Affirmer le contraire relèverait en ce moment d’un optimisme assez acrobatique.

Mais est-ce que nous n’avons pas fini par organiser une partie de notre pensée autour de ce qui ne va pas?

Je m’explique

Nous sommes devenus très doués pour identifier, nommer, analyser, corriger. Tout a son problème, son biais, son traumatisme, son explication. Et souvent, avant même de savoir ce que nous voulons faire, nous cherchons ce qui empêche de le faire. Le problème devient le point de départ. Puis le diagnostic appelle l’analyse, l’analyse appelle la solution. Et une fois la solution trouvée ?

Nous passons au problème suivant.

Je crois que c’est cette mécanique qui m’intéresse. Je mets de côté ici notre capacité à résoudre les problèmes. Elle est précieuse. Mais notre difficulté à supporter l’espace entre deux problèmes ?

Cet espace où rien ne brûle, où rien ne réclame immédiatement notre attention. Que faisons-nous de cet espace ?

Même le développement personnel n’échappe pas toujours à cette mécanique. Nous pouvons passer beaucoup de temps à chercher ce qui, en nous, mérite d’être compris, réparé, dépassé ou amélioré.

Fabrice Midal avait posé une proposition assez simple dans son ouvrage : Foutez-vous la paix !

Visiblement, nous n’avons pas été suffisamment nombreux à le lire ou l’écouter. Et au passage, je lance une invitation à celles et ceux qui ne l’auraient pas lu : pour ma part, il a fait bouger des choses.

Je ne dis pas, évidemment, que comprendre nos difficultés ou chercher à progresser ne sert à rien. Je me demande simplement ce qui se passe lorsque l’amélioration devient notre manière habituelle d’aborder l’existence. Et quand il n’y a rien à améliorer, savons-nous quoi regarder ?

Je m’interroge

Nous savons très bien imaginer un monde dans lequel les problèmes auraient été résolus. Un monde plus juste, plus écologique, plus pacifique, plus heureux.

Nous sommes également très doués pour imaginer les catastrophes qui nous attendent si nous ne changeons rien.

Dans les deux cas, nous partons encore du problème.

Or! Imaginer un monde différent ne consiste pas seulement à imaginer un monde débarrassé de ses problèmes. C’est aussi imaginer ce que nous ferions de notre énergie si elle n’était plus constamment mobilisée pour les résoudre.

Et là, je sèche un peu. Et vous ?

Que raconterions-nous ? Qu’aurions-nous envie d’apprendre ? Qu’est-ce que nous créerions si nous n’avions rien à réparer ?

Je sèche, je me questionne et j’ajoute : Il y a d’abord la difficulté à imaginer un monde qui fonctionne mieux. Et puis celle d’imaginer ce que nous en ferions.

M’est alors revenue…

… Une vieille idée qui pourrait nous aider

C’est une idée et un mot que j’aime beaucoup : otium. Dans la Grèce antique l'otium est un temps consacré, dédié, à l'étude, la réflexion et l'engagement pour la cité, il perdure jusqu'à la période de l'empire romain

Explorer cette valeur antique est une piste engageante parce qu’elle a pour moi la figure de l’équilibre. D’équilibre car en face de l’otium il y a … le negotium, le mot latin qui a donné “négoce”. Une petite histoire de mots qui, je l’avoue, m’a éclairé la lanterne.

Et si nous réhabilitions l’otium dans nos manières de vivre ?

Alors, de quoi parlerait-on ?

Et j’en arrive à cette phrase que je vous tends comme je le faisais de mes bouquets de géraniums lorsque j’étais enfant : imaginer un monde différent, c’est aussi imaginer ce qui pourrait prendre la place du problème lorsque celui-ci ne nous occupe plus et que l’on nourrit autre chose. Je veux vous donner un exemple concret. Cela fait deux ans que je pérégrine sur la toile et les réseaux à la recherche de celles et ceux qui oeuvrent déjà à cet « autrement » dont nous rêvons et dont je publie les portraits sur mon site. Il y a un point commun à toutes ces entreprises et qui force mon admiration : ils ne combattent pas le problème, ils incarnent ce que nous appelons la solution.

Quelques-unes sont à découvrir sur Sésame.

À la prochaine Graine !

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.