J’ai envisagé l’exil pour éviter le créneau

Une plume, un chameau et quelques bifurcations existentielles.

Graine qui peut !
4 min ⋅ 01/11/2026

Un matin, tu te lèves et ton décor mental a changé. Ce que tu laissais moisir au fond d’un placard t’appelle. Ce que tu stockais, devient une check-list dont tu dois t’occuper. Tu te mets à rédiger tes chroniques à la deuxième personne du singulier. Tu as envie de frictions, de bousculer.

La raison ? Eh bien, un truc moisi qui est sorti du placard, « débordé » est d’ailleurs le mot le plus juste que « sorti ». En jargon poétique, on dit : une plume est venue tomber sur mon chameau. Cette fois, ma plume c’est un permis de conduire qu’il faut repasser depuis 25 ans !!! Si, si, on peut laisser moisir une formalité administrative pendant 25 ans et circuler avec facilité et bonheur pendant toutes ces années.

Et j’écris aujourd’hui, non pas pour raconter comment j’ai fait pendant 25 ans, mais pour parler du chameau et des bifurcations existentielles qu’un rappel administratif peut provoquer : réflexions, soubresauts d’humeur et manifestations intempestives. Comme ce doigt d’honneur qu’on a envie d’offrir en guise de réponse à certaines questions (juste pour le plaisir de l’humour évidemment).

Phase de la colère étant passée. J’en profite pour rappeler que colère et violence sont deux choses bien distinctes. La colère est une émotion, parfois un signal salutaire : elle indique qu’une limite a été franchie, qu’une valeur a été touchée, que quelque chose en nous ne veut plus servir de paillasson aux pieds maladroits ou inconscients des besoins d’autrui. Encore faut-il lui laisser une place et écouter ce qu’elle a à dire.

Moi, par exemple, j’ai été très en colère à l’idée de devoir repasser le permis. Ça m’a saoulée. C’était injuste. Et, la tête bien perchée dans mon nuage tout gris, je me suis dit : qu’à cela ne tienne, je vais changer de pays ! Je ne vais pas le repasser, je vais simplement déménager dans celui qui me l’a octroyé.

Ben oui ! Quand tu es bien énervé, tu préfères parfois tout changer plutôt que de regarder ce qui se joue sous ton nez. Tu prends la plume pour un signe et tu oublies d’aller prendre des nouvelles du chameau qui, en dessous, n’en peut plus.

Même lorsqu’il n’y a pas de signe, il peut y avoir quelque chose à entendre : une invitation à regarder ce que transporte ton chameau. Tu sais, cette bagagerie personnelle que tu tires sans vraiment te demander ce qu’elle contient, ni si ton fidèle animal va tenir le coup avec tout ce farda. Parce que franchement, un chameau, c’est costaud. Jusqu’au jour où…

Pour reprendre mon exemple et servir de cobaye : me rappeler tout à coup qu’il fallait que je repasse mon permis, ce n’était peut-être pas un signe m’ordonnant de déménager (sous les effets de la colère), mais une invitation un chouïa plus large à regarder mon humble existence. Pourquoi est-ce que je ne m’autorise pas à circuler librement ?

La plume, l’obstacle, le moisi du placard s’éclairent alors d’une autre lumière, n’est-ce pas ? D’habitude, je me sers de l’image de la balade pour emmener dans mes chroniques. Aujourd’hui, c’est une invitation à déguster un plat : celui de l’inconscient, des signes et de cet inattendu heureux qui se place au cœur de notre discernement. À table ! On met bien sa serviette, ça risque de faire quelques miettes.

  1. Et si certains hasards nous parlaient ? (Les synchronicités)

Comment écrire une chronique sur le sens de ce qui nous arrive sans parler de Carl Gustav Jung ? Lui qui a donné un nom à ces coïncidences qui semblent faire écho à notre vie intérieure : les synchronicités.

Psychiatre suisse né en 1875 et fondateur de la psychologie analytique, il a exploré les dimensions conscientes et inconscientes de la psyché. Mythologie, philosophie, religions, anthropologie, rêves, alchimie et même physique quantique ont nourri ses recherches.

Un principe fort développé par Jung qui est en lien avec le hasard (qui n’en n’est peut-être pas) c’est la synchronicité, c’est la rencontre entre un événement psychique (un permis qui déborde du placard sans qu’on l’ait demandé) ou un rêve, mais encore un événement extérieur, sans lien de causalité identifiable, mais qui prend un sens particulier pour celui ou celle qui la vit.

Je vous explique tout, en rapportant cette scène devenue célèbre du « scarabée d’or ». Une patiente de Jung lui décrit un rêve dans lequel elle reçoit un bijou représentant un scarabée d’or. Pendant qu’elle parle, un insecte frappe contre la fenêtre du cabinet. Jung attrape une cétoine dorée, dont la couleur vert-or évoque celle du scarabée égyptien. Il la tend à sa patiente : « Voici votre scarabée. » Selon Jung, cette coïncidence vient bousculer les résistances intellectuelles de sa patiente et permet au travail thérapeutique de reprendre.

Il écrivait d’ailleurs : « Voyez-vous, l’homme a besoin d’une vie symbolique. Il en a un besoin urgent. » Cette phrase me plaît. Elle laisse une place à ce qui nous touche, à ce qui fait écho, sans nous demander de ranger notre esprit critique au vestiaire. Une coïncidence peut nous remuer et prendre un sens intime. Cela ne prouve pas que l’univers nous adresse un message intentionnel. Mais cela ne nous interdit pas de nous demander ce que cette expérience vient réveiller.

  1. La plume qui fait tomber le chameau (L’individuation)

Réveiller d’accord, mais quoi au juste ? Tout naturellement une ouverture vers un autre grand principe qu’il a étayé dans ses travaux : l’individuation. Rien à voir avec l’individualisme, pas question de se croire unique, de ne dépendre de personne ou de faire passer ses envies avant celles des autres. Ça, c’est tout le boulot du consumérisme. Chez Jung, l’individuation désigne le chemin par lequel une personne devient davantage elle-même. Il s’agit de reconnaître les différentes parts de sa personnalité, y compris celles qu’on préfère laisser dans le placard...

Jung s’est beaucoup intéressé à ce qui peut se jouer dans la seconde moitié de la vie. Après avoir construit, travaillé, élevé des enfants et répondu aux attentes, une autre question peut pointer le bout de son nez : qu’est-ce que je veux encore devenir ? Quelles parts de moi n’ont pas trouvé leur place ? (La fameuse crise de la quarantaine qui n’existe pas en réalité, rappelez-vous.)

Le chameau ne s’est pas chargé en une journée. Et encore plus important, regardons bien comment parfois on entasse sur l’animal, plutôt que ranger. Où le montage tient plus de l’espérance que de l’assurance. La plume ne fait pas tomber toute la charge. Elle peut simplement nous donner envie d’un peu de rangement, de congruence.

  1. La bifurcation que nous n'avions pas prévue (Le chemin vers soi)

Le chemin vers soi commence bizarrement par un embranchement ou plutôt par le constat d’une boucle. Une répétition qui finit par nous interpeller 🧐 : les mêmes situations, les mêmes impasses, les mêmes réactions. Pourquoi est-ce que je me retrouve encore ici ? Pourquoi cette remarque me touche-t-elle autant ? Qu’est-ce que je ne vois pas ?

Pour Jung, une part de notre vie psychique échappe à la conscience. Les rêves, les émotions et certains comportements peuvent faire remonter des tensions que nous n’avons pas encore identifiées. Inutile de chercher un message caché derrière chaque événement. Mais observer ce qui se répète peut nous mettre sur une piste.

Une formule souvent associée à la pensée jungienne dit que ce qui n’est pas rendu conscient revient sous forme de destin. Je la prends comme une invitation à regarder nos mécanismes plutôt que comme une loi : ce que nous ne reconnaissons pas risque de continuer à orienter nos choix à notre insu.

La bifurcation n’est donc pas nécessairement un déménagement, une démission ou un billet aller simple. Elle peut commencer par une question différente, une limite posée, une décision minuscule. Le décor extérieur n’a pas encore changé, mais quelque chose a bougé dans notre façon de le regarder.

  1. Ni tout envoyer valser, ni continuer par inertie (Le discernement)

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait de ces signes, de ces intuitions et de ces prises de conscience ? Certainement pas leur confier les clés de la maison (et encore moins de la voiture tant que le permis n’est pas en règle 😂). Une coïncidence peut nous toucher ; elle ne décide pas à notre place. Une intuition mérite parfois qu’on s’y attarde ; elle peut aussi être confrontée aux faits, au temps et aux conséquences de nos actes.

Le discernement, c’est écouter ce qui remue en nous sans perdre le nord de la boussole. Ne pas confondre une envie de fuite avec un désir de liberté. Ne pas transformer chaque obstacle en injonction cosmique. Mais ne pas non plus s’obstiner dans une direction simplement parce qu’on l’a empruntée jusque-là. Je sais, c’est subtil, mais important. Croyez-moi.

Reprendre la main, c’est choisir plus consciemment ce que l’on fait, et surtout la manière dont on le fait. “ Ce n’est pas ce que tu fais qui compte, c’est qui tu es quand tu le fais. » Cette phrase rappelle que notre présence à nos décisions compte aussi. ”

Alors, et vous, quelle a été votre dernière plume ? Celle qui vous a fait lever les yeux et prendre des nouvelles de votre chameau ? Vous vous en êtes servi ou avez-vous soufflé dessus ?

J’ai pour vous, si vous avez envie de passer un peu plus de temps avec la pensée de Jung ces quelques suggestions : 📺 En image :

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En Formation 🤓 : L’école SATOR, propose en ligne un parcours pour découvrir la pensée de Jung. Le format est plaisant, innovant (François Morel prête son jeu d’interprétation à travers le corps de Jung) : https://www.sator.fr/professeurs/carl-gustav-jung

En livre 📕 : Jung. Un voyage vers soi. Frédéric LENOIR

Graine qui peut !

Par YASMINA ZAKRANI

À propos de l’auteur de Graine qui peut ! …La main qui rédige Graine qui peut est la même qui, il y a un an a lancé le Projet Sésame (https://projetsesame.org). Un média que je porte à bout de clavier et de cœur. Sésame est né d’une conviction simple : on parle trop des problèmes et pas assez des solutions qui marchent déjà. La mission est claire – éclairer le changement et donner à voir « l’autrement » : ces initiatives concrètes, souvent disruptives, qui construisent un monde durable et propice au bien-vivre ensemble. Que ce soit une médecine plus systémique et humaine, une agriculture régénératrice, des façons neuves de penser l’éducation, la vie en communauté ou la façon de revoir nos modèles économiques, je cherche, tel un chien truffier, les graines d’avenir partout dans le monde et vous partage ces parcours inspirants avec joie. Essayant d’incarner à minima ce en quoi je crois, Sésame grandit donc au rythme des témoignages que je récolte. S’il y a deux, trois articles qui viennent le nourrir en une semaine, c’est une excellente nouvelle, si je ne glane rien pendant quinze jours eh bien …. c’est ainsi. C’est pour cette raison que je me suis enchantée toute seule à décider de rédiger Graine qui peut, c’est pour moi le trait d’union entre chacune de mes moissons de ressources inspirantes.

Et comme je ne sais pas vivre sans écrire, j’ai aussi publié deux recueils de poésie où je tente, à ma petite échelle, de mettre des mots sur ce qui nous relie et nous dépasse.

Bref, je passe mes journées à chercher la beauté (celle qui insuffle, apaise) et à la raconter.